Portrait et mode de vie
L’achigan à petite bouche (Micropterus dolomieu) est un poisson trapu et puissant de la famille des centrarchidés, qui comprend aussi les crapets. Sa coloration varie du brun bronze à l’olive, avec des bandes verticales sombres généralement plus visibles chez les jeunes. Des marques foncées rayonnent souvent de l’œil vers l’arrière de la joue. La mâchoire supérieure se termine habituellement avant le bord postérieur de l’œil, ce qui le distingue de l’achigan à grande bouche.
Au Québec, la plupart des adultes mesurent environ 25 à 40 cm et pèsent de 0,5 à 1,5 kg, bien que de gros individus puissent dépasser 2 kg. L’espèce fréquente surtout les eaux relativement claires, fraîches à tempérées, bien oxygénées, munies de fonds rocheux, graveleux ou sablonneux : hauts-fonds lacustres, baies parsemées de blocs, rivières à courant modéré et secteurs riverains structurés par des roches ou du bois submergé. Elle est généralement moins associée aux herbiers denses et aux fonds vaseux que l’achigan à grande bouche.
Les jeunes forment souvent des groupes lâches, tandis que les adultes sont plus souvent seuls ou réunis en petits groupes. L’achigan à petite bouche chasse surtout lorsque la lumière est faible, mais peut aussi s’alimenter activement le jour dans une eau claire. En hiver, il gagne généralement des secteurs plus profonds et son activité diminue fortement, sans cesser complètement.
Répartition
L’aire de répartition indigène de Micropterus dolomieu couvre une grande partie du centre-est de l’Amérique du Nord, notamment les bassins des Grands Lacs et du Saint-Laurent ainsi que des portions du bassin du Mississippi. L’espèce a aussi été introduite, volontairement ou accidentellement, dans de nombreux plans d’eau hors de son aire naturelle en raison de son intérêt pour la pêche sportive. Ces introductions peuvent avoir des effets importants sur les poissons et les invertébrés indigènes.
Au Québec, l’achigan à petite bouche est indigène, régulier et présent toute l’année. Son rang provincial S5 indique une espèce jugée en sécurité, et elle n’est pas suivie sous la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables. Les observations se concentrent surtout en Outaouais, en Estrie et dans les Laurentides, puis en Montérégie, à Montréal, en Abitibi-Témiscamingue et en Mauricie. L’espèce est également signalée dans Lanaudière, Chaudière-Appalaches, la Capitale-Nationale, Laval et le Centre-du-Québec; des mentions beaucoup plus rares proviennent du Saguenay–Lac-Saint-Jean et du Nord-du-Québec.
Sa présence est étroitement liée aux eaux assez chaudes pour permettre la reproduction estivale et aux habitats littoraux rocheux. Dans le nord de la province, les lacs très froids et les saisons estivales courtes limitent son établissement. Les déplacements ou introductions non autorisés de poissons entre plans d’eau peuvent toutefois modifier localement sa répartition et menacer des communautés de poissons adaptées aux eaux froides.
Croissance et cycle de vie
La fraie se déroule à la fin du printemps ou au début de l’été, souvent de la fin mai à la fin juin au Québec, lorsque l’eau atteint approximativement 15 à 20 °C. Le mâle aménage un nid en forme de cuvette sur un fond de gravier, de sable ou de petites pierres, généralement en eau peu profonde et dans un secteur abrité. Une ou plusieurs femelles peuvent y déposer des milliers d’œufs adhésifs.
Le mâle assure seul la garde du nid. Il ventile les œufs, éloigne les prédateurs et protège les larves ainsi que les jeunes alevins pendant une période variable après l’éclosion. Les œufs éclosent habituellement après quelques jours, selon la température de l’eau. Les alevins demeurent d’abord regroupés près du nid avant de se disperser. Cette stratégie rend les nids vulnérables si le mâle gardien est retiré, notamment par la pêche, même pour une courte période.
La croissance est relativement lente sous les latitudes québécoises, où la période de croissance annuelle est brève. La maturité sexuelle est souvent atteinte vers l’âge de trois à cinq ans, selon le sexe, la croissance individuelle et les conditions du milieu. L’espèce peut vivre plus de dix ans; des individus plus âgés sont parfois observés dans des populations peu exploitées.
Les sexes se ressemblent beaucoup à l’extérieur et ne sont pas toujours faciles à distinguer hors de la période de reproduction. La coloration dépend davantage de l’âge, de la luminosité et du type de fond que du sexe : les poissons vivant sur des fonds sombres ou dans une eau teintée paraissent souvent plus foncés.
Relations avec l'humain
L’achigan à petite bouche est l’un des poissons sportifs les plus recherchés du Québec méridional. Sa vigueur au combat et ses sauts en font une prise appréciée à la mouche, au leurre et à d’autres techniques de pêche sportive. Il est pêché dans le fleuve Saint-Laurent, la rivière des Outaouais, le Richelieu et de nombreux lacs, notamment en Outaouais, dans les Laurentides, en Estrie et en Abitibi-Témiscamingue.
La pêche est réglementée par zone et peut comprendre des périodes de fermeture, des limites de prise, des limites de possession ou des règles de taille. Ces mesures sont particulièrement importantes durant la reproduction, car les mâles protègent les nids. Les pêcheurs doivent consulter la réglementation en vigueur pour le plan d’eau et la zone de pêche concernés. La remise à l’eau est pratiquée par une partie importante des pêcheurs sportifs.
L’espèce n’est pas suivie en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables du Québec, et son statut provincial est jugé sécuritaire. Toutefois, le transport et l’introduction non autorisés de poissons vivants constituent une préoccupation de gestion. Introduit dans un lac où il était absent, l’achigan à petite bouche peut accroître la prédation sur les petits poissons et les invertébrés, y compris dans des écosystèmes dominés par des espèces d’eau froide.
Sa chair blanche et ferme est appréciée. Comme chez d’autres poissons prédateurs, la consommation de gros individus devrait tenir compte des recommandations locales relatives au mercure et aux autres contaminants.
Relations avec les autres espèces
Dans les lacs et rivières où il est établi, l’achigan à petite bouche est un prédateur important du littoral. Il exerce une pression sur les petits poissons et les invertébrés, particulièrement dans les habitats rocheux où les écrevisses sont abondantes. Son effet écologique dépend toutefois de la taille du plan d’eau, de l’habitat disponible et de la présence d’autres prédateurs.
Ses œufs, ses larves et ses alevins sont vulnérables aux crapets, aux perchaudes, aux meuniers, aux cyprinidés et aux écrevisses. Le mâle réduit ces pertes par sa garde active, mais un nid laissé sans surveillance peut être rapidement pillé. Les jeunes achigans peuvent aussi être consommés par le grand brochet, le maskinongé, le doré jaune, les hérons, le martin-pêcheur d’Amérique et la loutre de rivière. Les adultes ont moins de prédateurs naturels en raison de leur taille.
L’achigan à petite bouche peut cohabiter avec l’achigan à grande bouche, mais les deux espèces utilisent souvent des habitats différents. Le premier est généralement plus associé aux eaux claires, aux roches et au courant, alors que le second tolère mieux les eaux chaudes, calmes et végétalisées. Là où l’achigan à petite bouche a été introduit hors de son aire naturelle, il peut concurrencer ou consommer des poissons indigènes, avec des effets parfois marqués sur les communautés aquatiques.
Comme de nombreux poissons d’eau douce, il peut héberger des trématodes, des nématodes, des cestodes et des copépodes parasites. Les « points noirs » observés sur la peau sont souvent des kystes de larves de trématodes; ils sont généralement sans effet important sur les populations.
Régime alimentaire
Carnivore opportuniste, l’achigan à petite bouche repère souvent ses proies à vue et les capture par une courte poursuite, une embuscade ou une aspiration rapide. Sa bouche est plus petite que celle de l’achigan à grande bouche, mais elle lui permet tout de même de consommer des proies relativement volumineuses.
Les écrevisses constituent fréquemment une part importante de son alimentation dans les habitats rocheux du sud du Québec. Il mange aussi des ménés et d’autres petits cyprinidés, des chabots, des jeunes perchaudes, des crapets, ainsi que des jeunes poissons de sa propre espèce. Les insectes aquatiques et leurs larves, notamment les éphémères, les phryganes et les libellules, sont particulièrement importants pour les jeunes poissons. Des sangsues, du zooplancton, des insectes terrestres tombés à l’eau et, à l’occasion, de petits amphibiens peuvent compléter son régime.
Le régime varie selon la taille du poisson, l’habitat et la saison. Les alevins se nourrissent d’abord surtout de zooplancton, puis passent graduellement aux invertébrés et aux petits poissons. L’alimentation augmente avec le réchauffement printanier et demeure généralement élevée en été. À l’automne, les individus peuvent consommer davantage de proies énergétiques avant l’hiver. Durant la saison froide, leur activité et leur prise alimentaire diminuent nettement.
Anecdotes
- Le nom spécifique dolomieu rend hommage au géologue français Déodat de Dolomieu, dont le nom a aussi été donné à la dolomie et aux Dolomites. L’orthographe Micropterus dolomieui, employée dans certaines anciennes sources, n’est plus celle retenue.
- Le nom de genre Micropterus vient du grec et signifie « petite nageoire ». Il fait référence à la petite taille apparente d’une partie des nageoires chez les poissons ayant servi à la description du genre.
- Malgré le nom anglais Smallmouth Bass, l’achigan à petite bouche n’est pas un bar marin. C’est un centrarchidé, donc un proche parent des crapets. Les noms « achigan noir » et « achigan vert » ont aussi été employés, mais peuvent prêter à confusion avec d’autres achigans.
- Le mâle défend son nid avec vigueur contre les poissons et les écrevisses qui tentent de manger les œufs. La remise à l’eau rapide et soigneuse d’un mâle capturé sur un nid réduit le temps pendant lequel la couvée demeure sans protection.
- En dehors de son aire indigène, l’espèce a été introduite dans de nombreuses régions pour soutenir la pêche sportive. Dans certains milieux, elle est considérée comme une espèce envahissante en raison de ses effets sur la faune aquatique locale.
- Les « points noirs » visibles sur certains individus sont habituellement liés à des larves de trématodes enkystées dans la peau. Ils sont inesthétiques, mais ne rendent généralement pas le poisson impropre à la consommation lorsqu’il est manipulé et bien cuit.
