Portrait et mode de vie
La baleine noire appartient à l'ordre des Cetacea et à la famille des Balaenidae, qui regroupe les baleines franches et la baleine boréale. Le genre Eubalaena se distingue par un corps trapu, une tête très volumineuse pouvant représenter près du quart de la longueur totale, une mâchoire fortement arquée et l'absence complète de nageoire dorsale.
Le trait le plus caractéristique de l'espèce est la présence de callosités, des épaississements cutanés clairs disposés sur le dessus de la tête, autour des évents, sur le menton et au-dessus des yeux. Le motif de ces callosités est propre à chaque individu et sert de base à l'identification photographique employée par les programmes de recherche. Le souffle, projeté par deux évents séparés, prend une forme en V caractéristique lorsqu'il est observé de face, un critère souvent mentionné dans les guides d'identification des baleines du Saint-Laurent.
L'animal est un nageur lent, qui se déplace près de la surface et s'alimente en filtrant l'eau à travers de longs fanons. Cette combinaison de lenteur, de flottabilité élevée et de fréquentation des eaux côtières explique en grande partie sa vulnérabilité historique à la chasse, puis, à l'époque contemporaine, aux interactions avec la navigation et les pêches.
La nomenclature anglaise reflète cette histoire : l’appellation right whale renverrait à l’idée qu’il s’agissait de la « bonne » baleine à chasser, notamment parce qu’elle flottait après la mort.
Répartition
L'espèce est indigène au Québec, où sa présence est qualifiée de régulière. Le gouvernement du Québec indique qu'elle est présente sur le territoire québécois toute l'année et qu'elle fréquente principalement les eaux tempérées à subarctiques.
Les observations documentées dans le Saint-Laurent demeurent peu nombreuses. Le rapport de situation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC) signale la présence de l'espèce dans l'Atlantique, notamment au large du Québec, ainsi que des observations dans le cours inférieur du Saint-Laurent, près de la confluence du Saguenay, dans le secteur des îles Mingan et à proximité de Percé.
À l'échelle plus vaste, la population de l'ouest de l'Atlantique Nord effectue des déplacements saisonniers entre des aires de mise bas situées au sud de son aire de répartition et des aires d'alimentation situées plus au nord, dans le golfe du Maine, la baie de Fundy, le plateau néo-écossais et, depuis les années 2010, le sud du golfe du Saint-Laurent. Ce déplacement d'une partie de l'effectif vers le golfe a conduit les autorités fédérales à mettre en place des mesures de gestion des pêches et de la navigation dans ce secteur.
Dans les registres de biodiversité, le nombre d'occurrences rattachées au territoire québécois reste très faible, ce qui concorde avec le rang de précarité provincial S1 attribué à l'espèce.
Croissance et cycle de vie
La baleine noire est une espèce à reproduction lente, caractéristique des grands cétacés à fanons. Les femelles ne donnent naissance qu'à un seul petit à la fois, après une gestation de près d'un an, et l'intervalle entre deux mises bas s'étend normalement sur plusieurs années. Le jeune est allaité durant de longs mois avant de devenir indépendant.
Cette faible productivité constitue un facteur déterminant du statut de conservation : chaque mortalité adulte, en particulier celle d'une femelle reproductrice, a un effet démographique important sur une population réduite à quelques centaines d'individus. Le rapport de situation du COSEPAC consulté fait état d'une population totale estimée à 322 individus, tandis que la fiche du gouvernement du Québec évalue la petite population de l'ouest de l'Atlantique Nord entre 250 et 300 individus au moment de sa rédaction.
La longévité naturelle de l'espèce est élevée, de l'ordre de plusieurs décennies, mais la mortalité d'origine humaine réduit sensiblement l'espérance de vie observée. Le suivi individuel par photo-identification, fondé sur les motifs de callosités et les cicatrices, permet aux équipes de recherche de reconstituer les histoires de vie, les taux de survie et les événements de reproduction.
Relations avec l'humain
Chasse historique
La baleine noire a été l'une des premières espèces de grands cétacés exploitées de façon intensive dans l'Atlantique Nord. Sa nage lente, sa fréquentation des eaux littorales et sa tendance à flotter après la mort en faisaient une cible recherchée des chasseurs, dont les pêcheurs basques actifs dans le golfe du Saint-Laurent et le détroit de Belle Isle aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles. La population ne s'est jamais rétablie à des niveaux comparables à ceux qui précédaient cette exploitation.
Statuts légaux
Au Québec, l'espèce figure sur la liste des espèces susceptibles d'être désignées menacées ou vulnérables en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables, et le rang de précarité provincial qui lui est attribué est S1, correspondant à une situation de très grande rareté. À l'échelle canadienne, le plan d'action fédéral publié en 2021 confirme que la baleine noire de l'Atlantique Nord est inscrite comme espèce en voie de disparition en vertu de la Loi sur les espèces en péril depuis 2005.
Menaces et mesures
Les deux principales menaces documentées sont la collision avec les navires et l'empêtrement dans les engins de pêche, notamment les cordages verticaux associés aux casiers. Pêches et Océans Canada mène des activités de surveillance aérienne, acoustique et scientifique au Canada atlantique et au Québec, diffuse des avis de détection et applique des fermetures temporaires de zones de pêche lorsque des individus sont repérés. Le ministère met également à la disposition du public des procédures de signalement d'un animal empêtré, blessé ou mort.
Relations avec les autres espèces
Dans le Saint-Laurent, la baleine noire partage ses aires d'alimentation avec d'autres grands cétacés à fanons, dont le rorqual bleu, le rorqual commun, le rorqual à bosse et le petit rorqual, ainsi qu'avec le béluga dans l'estuaire. Elle exploite principalement les concentrations de zooplancton, notamment les copépodes.
Les jeunes individus peuvent être exposés à la prédation par l'épaulard. À l'âge adulte, la grande taille de la baleine noire réduit ce risque.
Les callosités de la tête abritent des cyamidés, de petits crustacés amphipodes couramment appelés poux de baleine, qui donnent aux callosités leur teinte claire. Des balanes et d'autres organismes épibiontes peuvent aussi s'y fixer. Ces associations, sans conséquence notable pour l'animal, facilitent paradoxalement le travail des chercheurs, puisqu'elles rehaussent le contraste des motifs utilisés pour l'identification individuelle.
Nutrition et écologie trophique
La baleine noire se nourrit par filtration continue. Elle nage bouche ouverte à travers les nappes de plancton, l'eau traversant les fanons pendant que les proies sont retenues. Cette technique, dite d'écrémage, se pratique aussi bien en surface, où le rostre et les fanons deviennent alors visibles, qu'en profondeur.
Le régime repose essentiellement sur des copépodes de grande taille, en particulier ceux du genre Calanus, complétés par des euphausiacés et d'autres formes de zooplancton. L'espèce dépend donc de la présence de concentrations denses de proies, un facteur très sensible aux conditions océanographiques : température de l'eau, stratification, circulation des masses d'eau et productivité saisonnière.
Cette dépendance explique en partie la redistribution d'une partie de l'effectif observée depuis les années 2010, avec une fréquentation accrue du sud du golfe du Saint-Laurent et une baisse de présence dans certaines aires d'alimentation historiques. Un tel déplacement expose les animaux à des corridors de navigation et à des zones de pêche où les mesures de protection ont dû être adaptées rapidement.
Les secteurs du Saint-Laurent où l'espèce a été signalée, notamment l'estuaire près de l'embouchure du Saguenay et le secteur des îles Mingan, correspondent à des zones de forte productivité biologique, également recherchées par les autres grands cétacés du fleuve.
Anecdotes
- Le nom anglais de l'espèce, right whale, renvoie à l'idée de la baleine « qu'il convenait » de chasser : lente, riche en huile et flottant après la mort. Cette dénomination commerciale est passée dans la nomenclature scientifique vulgarisée.
- L’absence de nageoire dorsale et le souffle en V comptent parmi les critères couramment employés pour distinguer l’espèce des rorquals lors des sorties d’observation dans le Saint-Laurent.
- Les motifs de callosités jouent le rôle d'une empreinte digitale : plusieurs individus de la population de l'Atlantique Nord-Ouest sont suivis nominalement depuis des décennies grâce à des catalogues photographiques.
- Les épisodes d'empêtrement survenus dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent ont donné lieu à des opérations de dégagement et à des travaux sur des engins de pêche adaptés, notamment dans le cadre de recherches menées avec l'industrie du crabe des neiges.
- Pêches et Océans Canada diffuse un service d'avis destiné aux navigateurs et aux pêcheurs pour signaler la détection de baleines noires dans un secteur donné.
