Portrait et mode de vie
L'Arlequin plongeur de la population de l'Est appartient à l'espèce Histrionicus histrionicus; la mention « pop. 1 » désigne une unité géographique désignée aux fins de conservation, et non une sous-espèce formellement nommée. Ce petit canard trapu mesure environ 33 à 45 cm. Le mâle adulte est spectaculaire : plumage bleu ardoise, flancs roux et fines marques blanches bordées de noir, dont un croissant devant l'œil. La femelle, brun grisâtre, porte deux ou trois taches pâles caractéristiques sur la tête, dont une tache blanche derrière l'œil. Les deux sexes ont un bec court et robuste et des pattes palmées reculées, adaptées à la plongée.
Actif surtout le jour, l'Arlequin plongeur fréquente deux univers agités. Il niche le long de rivières rapides, froides et bien oxygénées, puis passe l'hiver près des côtes rocheuses, dans les brisants et autour des récifs battus par les vagues. Agile sous l'eau, il résiste aux courants grâce à son corps compact, à son plumage dense et imperméable et à une grande maîtrise de la nage subaquatique.
Hors de la période de reproduction, il forme de petits groupes remarquablement fidèles à certains secteurs côtiers. Le mâle émet des sifflements aigus, tandis que la femelle produit des appels plus rauques et grinçants. Ces signaux facilitent le maintien des couples et la cohésion des groupes dans des milieux où le bruit de l'eau domine.
Répartition
L'Arlequin plongeur a une vaste répartition nordique, mais discontinue. L'espèce occupe l'Amérique du Nord, le Groenland, l'Islande et l'est de la Sibérie. En Amérique du Nord, une population beaucoup plus abondante vit du côté du Pacifique, tandis que la population de l'Est se reproduit dans le nord-est du continent : Québec, Labrador, Terre-Neuve, îles de la baie d'Hudson et de la baie d'Ungava. Elle hiverne le long de la façade atlantique, du Canada atlantique jusqu'au nord-est des États-Unis.
Au Québec, l'oiseau est indigène, régulier et reproducteur. Il niche surtout le long de cours d'eau torrentueux du Nord-du-Québec, de la Côte-Nord et de secteurs gaspésiens. Durant les migrations et l'hiver, il se rassemble sur les côtes rocheuses du golfe et de l'estuaire du Saint-Laurent, notamment autour de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine. Les bases de données rassemblent 11 694 occurrences québécoises; il s'agit de mentions, parfois répétées pour les mêmes oiseaux, et non d'un dénombrement d'individus. Les régions les mieux documentées sont la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine, le Bas-Saint-Laurent, le Nord-du-Québec et la Côte-Nord. Quelques mentions proviennent aussi de Montréal, de l'Outaouais, de la Capitale-Nationale, de la Montérégie, de Chaudière-Appalaches et du Saguenay–Lac-Saint-Jean, où l'espèce n'apparaît qu'exceptionnellement, souvent en migration ou lors d'égarements.
Son aire est limitée par la disponibilité de rivières intactes, de rapides riches en invertébrés et de côtes rocheuses partiellement libres de glace. Les barrages, la modification des débits, les déversements d'hydrocarbures et le dérangement peuvent rendre inutilisables des sites autrement propices.
Croissance et cycle de vie
Les couples se forment généralement sur les lieux d'hivernage ou pendant la migration printanière, et beaucoup se reforment d'une année à l'autre. La femelle gagne ensuite une rivière rapide et choisit un nid bien dissimulé près de l'eau : sous des arbustes, entre des rochers, dans une anfractuosité de berge, sous des débris ligneux ou parfois dans une cavité. Elle garnit la coupe de duvet et de végétation sèche, et pond habituellement de trois à sept œufs, le plus souvent cinq ou six.
La femelle assure seule l'incubation, qui dure environ quatre semaines. Le mâle quitte le secteur au début ou au milieu de cette période pour rejoindre un site de mue côtier. Les canetons sont nidifuges : couverts de duvet et les yeux ouverts, ils quittent le nid dans les heures suivant l'éclosion et suivent leur mère vers les remous et les bordures moins violentes du cours d'eau. Ils capturent eux-mêmes de petits invertébrés dès les premiers jours, mais restent guidés et protégés par la femelle. L'envol survient après cinq à sept semaines de croissance.
Le plumage adulte révèle un dimorphisme sexuel prononcé. Les jeunes ressemblent d'abord aux femelles; les mâles acquièrent progressivement leur livrée élaborée sur un an ou deux. Après la reproduction, les adultes renouvellent leurs rémiges simultanément et deviennent temporairement incapables de voler, d'où l'importance des sites de mue tranquilles. La maturité reproductrice n'est souvent atteinte qu'à l'âge de deux ou trois ans, et la reproduction peut échouer certaines années. Comme plusieurs canards marins, l'espèce peut vivre plus d'une décennie lorsque les conditions sont favorables.
Relations avec l'humain
Au Québec, la population de l'Est de l'Arlequin plongeur est désignée vulnérable en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables. Son rang de situation S3S4B traduit une population reproductrice allant de vulnérable à apparemment non en péril, qui exige néanmoins une surveillance soutenue. L'espèce est aussi protégée par la Loi de 1994 sur la convention concernant les oiseaux migrateurs; la compétence relève d'Environnement et Changement climatique Canada, qui assure son suivi et sa gestion. Aucune récolte sportive de cette population n'est permise au Québec.
La chasse pratiquée au XIXe et au début du XXe siècle a contribué à son déclin, mais les menaces actuelles touchent surtout l'habitat. Les aménagements hydroélectriques peuvent modifier les débits, submerger des rapides ou réduire la production d'insectes aquatiques. Sur la côte, les hydrocarbures représentent un danger majeur : ces canards se concentrent dans les mêmes eaux peu profondes où mazout et contaminants s'accumulent, et quelques litres suffisent à mouiller le plumage d'un oiseau. Les prises accidentelles dans les filets, la circulation nautique et les activités récréatives près des haltes ou des sites de mue causent aussi des pertes ou du dérangement.
L'Arlequin plongeur attire les ornithologues par son plumage et son affinité pour les paysages sauvages; les hivernants de la Gaspésie et des Îles-de-la-Madeleine sont particulièrement recherchés. Inventaires aériens, baguage, télémétrie et relevés hivernaux permettent de cerner les rivières et les secteurs côtiers prioritaires. Une protection efficace doit relier lieux de nidification, sites de mue, haltes migratoires et quartiers d'hiver.
Relations avec les autres espèces
Dans les rivières, l'Arlequin plongeur exploite une communauté d'invertébrés propre aux eaux froides et rapides. Sa présence peut ainsi signaler des cours d'eau relativement intacts, bien oxygénés et capables de soutenir une forte production d'insectes aquatiques. En fouillant les cailloux et en prélevant des organismes benthiques, il participe au transfert de matière entre le fond et les niveaux supérieurs du réseau trophique. En mer, il joue un rôle comparable au sein des communautés de côtes rocheuses.
Œufs et canetons peuvent être capturés par des renards, des visons, des martres, des goélands, des corbeaux et divers rapaces. Les adultes, rapides en vol et excellents plongeurs, sont moins vulnérables, mais peuvent tomber sous les serres de grands rapaces comme le Pygargue à tête blanche ou le Faucon pèlerin. Le choix d'un nid caché et la coloration discrète de la femelle réduisent les risques de détection.
L'espèce partage ses aires hivernales avec des eiders, des macreuses, des garrots, des harles et d'autres canards plongeurs. Une certaine compétition alimentaire est possible, mais chacun exploite différemment la profondeur, la force du courant et la taille des proies. Sur les rivières de nidification, il côtoie le Garrot à œil d'or, le Harle huppé et le Chevalier grivelé. Comme tous les oiseaux sauvages, l'Arlequin héberge aussi des parasites internes et externes, normalement intégrés à son écologie, mais dont l'effet peut s'aggraver chez des oiseaux affaiblis par la pollution ou le manque de nourriture.
Régime alimentaire
L'Arlequin plongeur est un prédateur d'invertébrés aquatiques. Sur les rivières de reproduction, il consomme surtout des larves d'insectes fixées sous les pierres ou entraînées par le courant : simulies, trichoptères (phryganes), plécoptères, éphémères et chironomes caractéristiques des eaux vives. De petits crustacés, des mollusques et, à l'occasion, des œufs de poissons complètent ce régime. Les canetons recherchent des proies minuscules dans les remous, près des rives et parmi les cailloux.
En milieu marin, l'alimentation devient essentiellement benthique. L'oiseau capture des amphipodes, des gammares, de petits crabes, des moules, des littorines et autres gastéropodes, ainsi que des vers marins des fonds rocheux. Les proies varient selon les secteurs du golfe et de l'estuaire du Saint-Laurent, la profondeur et la saison. Il avale généralement ses petites proies entières et arrache avec son bec court et fort les organismes fixés au substrat.
Pour se nourrir, l'Arlequin plonge dans des eaux peu profondes mais puissamment brassées, le plus souvent à moins de six mètres et pour moins d'une minute. Il se propulse avec ses pattes, ailes généralement plaquées ou entrouvertes pour se stabiliser. Il inspecte les crevasses, retourne de petits éléments du fond ou se place face au courant afin d'intercepter les proies délogées. Cette spécialisation le rend vulnérable lorsque les rapides sont modifiés ou que les fonds côtiers sont contaminés.
Anecdotes
- Le nom scientifique Histrionicus histrionicus dérive du latin histrio, « acteur de théâtre ». Il renvoie au plumage vivement dessiné du mâle, comparable à un costume de scène — d'où aussi le nom d'arlequin.
- Malgré son allure délicate, ce canard recherche parmi les milieux aquatiques les plus turbulents. Il se nourrit dans les rapides et les brisants en exploitant les contre-courants et les zones d'abri formées derrière les rochers.
- En anglais, l'espèce a longtemps été surnommée « sea mouse » (souris de mer), en raison des petits sifflements aigus qu'elle émet au milieu du fracas des vagues.
- Les femelles montrent une forte fidélité à leur rivière natale, et les adultes reviennent souvent année après année aux mêmes secteurs d'hivernage. La perte d'un seul site important peut donc toucher durablement les mêmes oiseaux.
- Les collisions avec les rochers dans les rapides laissent des traces : des radiographies d'Arlequins plongeurs révèlent chez plusieurs individus d'anciennes fractures cicatrisées.
- Le mâle perd temporairement une partie de son éclat après la reproduction. Son plumage d'éclipse, plus sombre et discret, se confond facilement avec celui de la femelle ou d'un jeune.
- Les 11 694 occurrences québécoises consignées dans les bases de données ne constituent pas un dénombrement de la population : plusieurs mentions peuvent concerner les mêmes rassemblements, revus par différents observateurs ou au fil des jours.