Définition et nomenclature
La Formation de Battery Point est une unité lithostratigraphique des Grès de Gaspé, ensemble de roches détritiques dévoniennes qui occupe une grande partie de l'est de la péninsule gaspésienne. Son nom provient de Battery Point, localité des abords de la baie de Gaspé, dans la MRC de La Côte-de-Gaspé (région administrative de la Gaspésie–Îles-de-la-Madeleine).
L'unité a été formellement introduite par le géologue H. W. McGerrigle en 1946, dans le cadre des levés géologiques gaspésiens du gouvernement du Québec. Au sein des Grès de Gaspé, elle occupe une position intermédiaire : elle repose sur la Formation de York River et elle est surmontée par la Formation de Malbaie.
La nomenclature a évolué au fil des travaux de cartographie. Dans l'ouest de la Gaspésie, les roches autrefois attribuées à la Formation de Lake Branch sont désormais rattachées à la partie supérieure de la Formation de Battery Point. Cette révision s'inscrit dans les synthèses stratigraphiques du synclinorium de Connecticut Valley–Gaspé publiées par Géologie Québec.
Stratigraphie et lithologie
La formation atteint une épaisseur estimée à près de 3 000 m. Elle est dominée par des roches silicoclastiques :
- des grès, souvent en bancs épais, gris à verdâtres dans les parties inférieures ;
- des conglomérats, en lentilles ou en chenaux ;
- des mudrocks (shales et siltstones), intercalés dans les séquences gréseuses ;
- quelques rares niveaux calcaires.
Membres reconnus dans la région de Gaspé
Trois membres sont décrits dans le secteur de la baie de Gaspé, de la base au sommet :
| Membre | Caractères principaux |
|---|---|
| Petit-Gaspé | Surtout gréso-conglomératique, avec intercalations de mudrock et rares carbonates |
| Cap-aux-Os | Surtout gréso-conglomératique, avec intercalations de mudrock et rares carbonates |
| Fort Prével | Grès et mudrocks rouges caractéristiques |
Le passage des membres inférieurs, gris et gréso-conglomératiques, au membre supérieur dominé par les couleurs rouges traduit une évolution progressive des conditions de dépôt, d'un domaine sous influence marine vers un domaine plus nettement continental.
Âge et contexte géologique
La Formation de Battery Point date du Dévonien inférieur, principalement de l'Emsien, son sommet pouvant atteindre la base du Dévonien moyen selon les auteurs. Elle s'est donc déposée il y a environ 400 à 390 millions d'années.
Sur le plan régional, elle appartient à la province géologique des Appalaches et, plus précisément, à la ceinture de Gaspé, représentée dans la péninsule par le synclinorium de Connecticut Valley–Gaspé. Cette vaste structure regroupe des roches siluriennes et dévoniennes déposées après la fermeture des domaines océaniques ordoviciens.
Les Grès de Gaspé, dont la Formation de Battery Point constitue un élément majeur, correspondent à un épais prisme de sédiments détritiques provenant de l'érosion des reliefs soulevés lors de l'orogenèse acadienne. Leur accumulation marque le comblement progressif du bassin marin gaspésien par des apports terrigènes. Les roches de la formation ont ensuite été plissées et faillées lors des phases tardives de cette même orogenèse, ce qui explique leur disposition actuelle en plis le long des rives de la baie de Gaspé.
Milieux de dépôt
Les faciès et les milieux de dépôt varient selon les secteurs et la position dans la séquence.
Dans l'ouest de la Gaspésie, les fossiles marins recueillis dans les deux tiers inférieurs de la formation indiquent une sédimentation en milieu marin, de salinité normale à saumâtre. Les lits rouges de la partie supérieure, dépourvus de fossiles dans les études de référence, pourraient avoir une origine continentale.
Dans la région de Gaspé, la formation est souvent interprétée comme l'enregistrement de milieux côtiers, deltaïques et fluviaux. Les grès et conglomérats en chenaux, les stratifications entrecroisées et l'alternance avec des mudrocks y témoignent d'écoulements fluviaux et de plaines d'inondation. L'étude de D. J. Cant et R. G. Walker, publiée en 1976, a fait des grès de Battery Point un exemple classique pour l'élaboration d'un modèle de faciès de rivières en tresses, largement repris dans la littérature sédimentologique.
Les mudrocks rouges du membre de Fort Prével suggèrent des conditions oxydantes et une exposition subaérienne, compatibles avec des plaines alluviales. Les intervalles riches en restes végétaux se situent dans des contextes de rives et de plaines d'inondation, où les plantes ont pu être enfouies rapidement.
Paléontologie
La Formation de Battery Point est reconnue pour ses assemblages exceptionnels de plantes vasculaires terrestres primitives, qui documentent une étape décisive de la colonisation des continents par la végétation au Dévonien inférieur.
Flore
Les falaises de la baie de Gaspé ont livré, dès le XIXe siècle, des restes végétaux étudiés par le géologue canadien John William Dawson, qui y a décrit le genre Psilophyton en 1859. Les travaux du XXe siècle, notamment ceux de H. P. Banks, S. Leclercq et F. M. Hueber, ont permis de décrire des spécimens à structure anatomique préservée, dont Psilophyton dawsonii (1975). Ces fossiles comptent parmi les références mondiales pour comprendre l'organisation des premières plantes à tiges ramifiées et à tissus conducteurs.
Faune
La formation renferme aussi :
- des fossiles marins dans les parties inférieures, en particulier dans l'ouest de la Gaspésie ;
- des restes de poissons d'eau douce ;
- des restes d'arthropodes terrestres, dont un fragment attribué à un insecte primitif apparenté aux archéognathes, décrit en 1988 par C. C. Labandeira, B. S. Beall et F. M. Hueber, qui figure parmi les plus anciennes traces d'insectes connues.
Ces assemblages font de la formation un site important pour l'étude des premiers écosystèmes terrestres, réunissant plantes, arthropodes et vertébrés dans des milieux côtiers et fluviaux.
Répartition et affleurements
La formation affleure principalement :
- sur les rives de la baie de Gaspé, où se trouvent les secteurs de référence de ses membres (Petit-Gaspé, Cap-aux-Os, Fort Prével) ;
- dans le synclinorium de Connecticut Valley–Gaspé, dans l'ouest de la Gaspésie, où elle intègre les roches anciennement désignées comme la Formation de Lake Branch.
Les coupes côtières de la baie de Gaspé, exposées par l'érosion marine, offrent des affleurements continus qui permettent d'observer la succession des faciès et de prélever des fossiles en place. Ces affleurements, dont certains bordent le territoire du parc national Forillon, sont régulièrement visités par les chercheurs en sédimentologie et en paléobotanique.
À l'intérieur des terres, la formation est cartographiée dans les levés de Géologie Québec et figure dans le Système d'information géominière du Québec (SIGÉOM).
Intérêt scientifique et économique
L'intérêt principal de la Formation de Battery Point est scientifique. Elle constitue :
- une référence internationale en paléobotanique pour l'étude des premières plantes vasculaires ;
- un exemple classique de sédimentation fluviale dévonienne en sédimentologie ;
- un témoin de l'histoire de l'orogenèse acadienne et du comblement du bassin gaspésien.
Sur le plan économique, les Grès de Gaspé ont fait l'objet d'évaluations dans le cadre de l'exploration pétrolière et gazière de la Gaspésie, notamment dans des études de Géologie Québec et des rapports de la Société québécoise d'initiatives pétrolières (SOQUIP). Les unités gréseuses dévoniennes y sont examinées comme réservoirs ou couvertures potentiels.
Aucun statut légal de protection propre à la formation n'est établi ; certains affleurements se trouvent toutefois sur des territoires soumis à des régimes de conservation, comme le parc national Forillon, administré par Parcs Canada.