Jeunesse et formation
Marie-Louise-Cécile-Emma Lajeunesse naît à Chambly, sur la rive du Richelieu, le 1er novembre 1847, dans une famille de musiciens. Son père, Joseph Lajeunesse, est musicien et enseignant ; il assure, avec sa mère, sa première formation musicale. Très tôt, elle étudie le piano, la harpe et le chant, et se fait remarquer comme enfant prodige.
La famille s’installe ensuite à Montréal, où la jeune fille poursuit sa formation et se produit en concert. Au milieu des années 1860, les Lajeunesse gagnent Albany, dans l’État de New York, où Emma occupe un poste d’organiste et de chanteuse d’église. Le soutien de la communauté locale lui permet de partir pour l’Europe afin de parfaire sa formation vocale.
À Paris, elle étudie auprès du ténor Gilbert-Louis Duprez, puis à Milan avec Francesco Lamperti, l’un des pédagogues du chant les plus réputés de l’époque. Cette double formation, française et italienne, oriente durablement son art vers le bel canto tout en la préparant à aborder d’autres répertoires.
Elle est ainsi l’une des premières musiciennes issues du Bas-Canada à recevoir une formation lyrique complète dans les grands centres européens, à une époque où le Québec ne dispose ni de conservatoire public ni de maison d’opéra permanente.
Carrière lyrique
Débuts en Italie
Emma Lajeunesse fait ses débuts à l’opéra à Messine, en Sicile, en 1870, dans le rôle d’Amina de La sonnambula de Bellini. C’est à ce moment qu’elle adopte le nom de scène d’Albani. Selon les récits, ce nom évoquerait la ville d’Albany, où elle avait vécu, ou une ancienne famille italienne ; les sources ne s’accordent pas sur ce point.
Covent Garden
En 1872, elle débute au Royal Opera House de Covent Garden, à Londres, scène à laquelle elle reste attachée jusqu’en 1896. Elle y devient l’une des principales sopranos de la troupe et y aborde un répertoire étendu. En 1878, elle épouse Ernest Gye, fils de Frederick Gye, directeur du théâtre ; Ernest Gye prend lui-même plus tard la direction de Covent Garden. Le couple s’établit à Londres, qui demeure la ville de résidence de la cantatrice jusqu’à sa mort.
Autres scènes
Parallèlement, Albani se produit dans plusieurs grandes maisons d’opéra d’Europe et d’Amérique. En 1890, elle devient la première Canadienne française à chanter au Metropolitan Opera de New York. Ses engagements la conduisent dans de nombreuses villes européennes ainsi qu’aux États-Unis, ce qui fait d’elle l’une des chanteuses les plus en vue de son époque.
Répertoire
Au cours de sa carrière, Emma Albani interprète 43 rôles dans 40 opéras, chantés en italien, en français et en allemand. Son répertoire s’étend du bel canto italien (Bellini, Donizetti, Verdi) à l’opéra français et aux ouvrages de Richard Wagner, dont elle contribue à faire connaître les héroïnes au public londonien. Parmi les rôles associés à son nom figurent ceux d’Amina dans La sonnambula, de Gilda dans Rigoletto, de Marguerite dans Faust de Gounod, d’Elsa dans Lohengrin et d’Elisabeth dans Tannhäuser.
Oratorio et récital
Albani se distingue également dans l’oratorio, genre particulièrement prisé dans l’Angleterre victorienne. Elle participe aux grands festivals musicaux britanniques et y chante les œuvres de Haendel, de Mendelssohn et de compositeurs contemporains. Elle crée notamment des rôles dans des oratorios nouveaux présentés lors de ces festivals, dont des œuvres de Charles Gounod et d’Antonín Dvořák.
En récital, elle fait entendre aussi bien des airs d’opéra que des mélodies et des chansons populaires, y compris des chansons canadiennes-françaises, qu’elle intègre à ses programmes lors de ses tournées au Canada.
Style
Les témoignages de l’époque soulignent la pureté de sa voix, son agilité dans les passages ornés et la sincérité de son jeu dramatique. Sa capacité à passer du répertoire italien léger aux rôles wagnériens plus lourds témoigne d’une évolution vocale notable au fil de sa carrière.
Tournées et retours au Canada
Après une vingtaine d’années d’absence, Emma Albani revient au Canada en 1883. Son passage à Montréal donne lieu à un accueil d’une ampleur exceptionnelle : la population et les autorités célèbrent celle que l’on considère alors comme la première artiste canadienne à avoir conquis une renommée mondiale. Cette visite marque durablement la mémoire collective québécoise et contribue à faire d’elle une figure de fierté nationale.
Par la suite, elle effectue plusieurs autres tournées au Canada, d’un océan à l’autre, ainsi qu’aux États-Unis. Ses tournées la mènent également dans d’autres régions du monde, ce qui est rare pour une chanteuse de son époque et témoigne de l’étendue de sa notoriété.
Lors de ses concerts canadiens, elle associe volontiers le répertoire lyrique international à des chansons du terroir canadien-français. Sa présence sur scène a une portée symbolique au Québec : à la fin du XIXe siècle, alors que la vie musicale y est encore largement tributaire des artistes étrangers de passage, elle démontre qu’une musicienne née sur les bords du Richelieu peut atteindre le sommet de la carrière lyrique internationale.
Dernières années
Emma Albani se retire progressivement de la scène lyrique au tournant du XXe siècle, après sa dernière saison à Covent Garden en 1896. Elle poursuit toutefois une activité de concertiste et se consacre à l’enseignement du chant à Londres.
En 1911, elle publie ses mémoires en anglais sous le titre Forty Years of Song et fait ses adieux au public lors d’un concert à Londres la même année.
Ses dernières années sont marquées par des difficultés financières. Des initiatives de soutien sont organisées en sa faveur, notamment en Angleterre et au Canada. En 1925, elle est nommée dame commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique, distinction qui consacre l’ensemble de sa carrière.
Emma Albani meurt à Londres le 3 avril 1930, à l’âge de 82 ans. Elle est inhumée dans la capitale britannique, où elle avait vécu la majeure partie de sa vie adulte.
Postérité et hommages
Emma Albani est considérée comme la première grande figure canadienne de l’art lyrique et comme une pionnière pour les générations de chanteurs québécois qui ont ensuite fait carrière à l’étranger.
Reconnaissance patrimoniale
Le gouvernement du Québec l’a désignée personnage historique en vertu de la législation sur le patrimoine culturel. Sa notice figure au Répertoire du patrimoine culturel du Québec, qui rappelle notamment son rôle de pionnière au Metropolitan Opera de New York. Le Dictionnaire biographique du Canada lui consacre également une notice détaillée sous son nom d’état civil, Emma Lajeunesse.
Toponymie
Son nom de scène est inscrit dans la toponymie québécoise. Selon la Commission de toponymie du Québec, la rue Albani, à Québec, et la rue Albani, à Carignan, municipalité voisine de Chambly en Montérégie, rappellent la cantatrice.
Mémoire locale
À Chambly, sa ville natale, Emma Albani demeure une figure identitaire, évoquée par les organismes d’histoire locale et dans la mise en valeur du patrimoine de l’ancienne seigneurie. Son parcours est régulièrement présenté dans les ouvrages et conférences consacrés aux figures marquantes de l’histoire du Québec.