Définition et contexte
Le jazz est un genre musical né dans le sud des États-Unis au tournant du XXe siècle, caractérisé notamment par le swing et l'improvisation. Au Québec, il s'implante dès les années 1920, principalement à Montréal, alors l'une des grandes villes portuaires et ferroviaires de l'Amérique du Nord.
L'expression « jazz québécois » recouvre plusieurs réalités :
- la pratique du jazz par des musiciens établis au Québec, quelle que soit leur origine ;
- un réseau de lieux de diffusion (cabarets, clubs, salles, festivals) ;
- des courants propres, comme l'improvisation libre associée aux mouvements sociaux des années 1960 ou la musique dite « actuelle » ;
- une industrie du disque et des institutions de formation et de soutien.
L'histoire de ce courant est indissociable de celle des communautés noires de Montréal, dont l'apport a été déterminant dans la constitution de la scène, ainsi que de la vie nocturne montréalaise du XXe siècle.
L'âge des cabarets
Durant l'entre-deux-guerres, Montréal acquiert la réputation d'une « ville ouverte ». Pendant la prohibition américaine, la vente d'alcool y demeure possible, ce qui attire une clientèle nombreuse et favorise la multiplication des cabarets et des boîtes de nuit.
Le secteur de la rue Saint-Antoine, dans le quartier de la Petite-Bourgogne, près des gares, devient le cœur de cette scène. Beaucoup d'hommes de la communauté noire y travaillent alors pour les compagnies ferroviaires, notamment comme porteurs dans les voitures-lits, et le quartier accueille des musiciens de passage venus des États-Unis. Des établissements comme le Rockhead's Paradise, tenu par Rufus Rockhead, et le Café St-Michel figurent parmi les lieux emblématiques de cette période.
Les femmes participent activement à cette scène, comme pianistes, interprètes et enseignantes de musique et de danse. Les travaux de la musicologue Vanessa Blais-Tremblay ont mis en lumière leur contribution ainsi que leur effacement dans plusieurs récits historiques consacrés au jazz montréalais.
L'après-guerre et l'ère du bebop
L'historien Denys Lelièvre présente la période qui s'étend de la fin des années 1940 au début des années 1960 comme une étape particulièrement importante du jazz au Québec. Les clubs montréalais accueillent alors les nouvelles esthétiques venues des États-Unis, dont le bebop, et une génération de musiciens locaux se forme dans les orchestres de danse et les formations de cabaret.
Oscar Peterson (1925-2007), né à Montréal et issu de la Petite-Bourgogne, devient la figure la plus connue de cette génération. Après ses débuts sur la scène montréalaise, il mène une carrière internationale qui fait de lui l'un des pianistes de jazz les plus reconnus de son époque. D'autres musiciens nés à Montréal, comme le trompettiste Maynard Ferguson ou le pianiste Paul Bley, poursuivent également leur carrière à l'étranger.
À partir des années 1950, la vie nocturne montréalaise se transforme : les campagnes contre la corruption et le vice, l'arrivée de la télévision et l'évolution des goûts du public entraînent le déclin progressif de nombreux cabarets. La scène se recompose alors autour de clubs plus petits et, plus tard, de nouveaux circuits de diffusion.
Jazz libre et engagement
La Révolution tranquille et l'effervescence politique de la fin des années 1960 donnent naissance à des formes de jazz plus expérimentales. Fondé en 1967, le Quatuor de jazz libre du Québec réunit des improvisateurs qui associent recherche musicale, inspirée notamment du free jazz, et volonté d'action sociale et politique.
Le groupe se fait connaître du grand public en participant à L'Osstidcho, spectacle présenté en 1968 avec Robert Charlebois, Louise Forestier et Yvon Deschamps, qui marque l'histoire de la chanson québécoise. Le collectif s'engage par ailleurs dans des projets communautaires liés au mouvement indépendantiste et à la contre-culture.
L'historien Éric Fillion a consacré un ouvrage à ce collectif, situant son parcours dans l'histoire de la « révolution québécoise ». Cette tradition d'improvisation trouve des prolongements dans la musique dite « actuelle », qui se développe à partir des années 1980 autour de collectifs de musiciens, d'étiquettes comme Ambiances Magnétiques et du Festival international de musique actuelle de Victoriaville.
Production indépendante et diversification
Les années 1970 et 1980 voient se multiplier les initiatives de musiciens visant à enregistrer et à diffuser le jazz créé au Québec. Un article de Raymond Gervais publié en 1989 dans la revue Moebius retrace le développement des disques de jazz d'ici durant les années 1980, en grande partie grâce à des musiciens et à des étiquettes indépendantes.
Parmi les jalons de cette période :
- l'étiquette montréalaise Justin Time, qui enregistre notamment le pianiste Oliver Jones, autre musicien issu de la Petite-Bourgogne ;
- le jazz fusion, illustré entre autres par le groupe UZEB, auquel participe le bassiste Alain Caron ;
- l'étiquette Effendi, fondée à la fin des années 1990, qui se consacre au jazz de création québécois.
La scène se diversifie aussi sur le plan stylistique, entre jazz traditionnel, grands orchestres, comme celui du chef Vic Vogel, jazz contemporain et rencontres avec les musiques du monde et la chanson. Des pianistes comme Lorraine Desmarais ou François Bourassa s'imposent comme des figures de la création jazz au Québec.
Festivals, lieux et institutions
Le Festival international de jazz de Montréal, présenté chaque été depuis 1980, constitue le principal rendez-vous du genre au Québec. Il occupe une place importante dans la vie culturelle et touristique montréalaise, notamment dans le secteur du Quartier des spectacles. Sa programmation dépasse le jazz au sens strict et englobe d'autres genres musicaux.
D'autres festivals contribuent à la diffusion du jazz en région, dont le Festi Jazz international de Rimouski et le Festival international de jazz de Québec. Des clubs montréalais, comme celui fondé par le contrebassiste Charlie Biddle, ont longtemps servi de lieux de rencontre entre musiciens locaux et invités.
La formation des musiciens s'appuie sur des programmes spécialisés offerts dans les cégeps et les universités, notamment à l'Université McGill, à l'Université de Montréal et à l'Université Concordia. Le soutien public, assuré par le ministère de la Culture et les organismes subventionnaires, ainsi que des distinctions comme le Félix de l'album jazz de l'année décerné par l'ADISQ, participent à la structuration du milieu.