Définition et terminologie
Au Québec, l'expression « musique actuelle » ne désigne pas simplement la musique récente ou contemporaine au sens courant. Elle renvoie à un courant esthétique précis, issu de pratiques expérimentales québécoises, que la recherche distingue à la fois de la musique populaire et de la musique contemporaine de tradition savante.
Le courant se caractérise par un refus des frontières entre genres. Il puise notamment dans :
- le free jazz et le jazz expérimental ;
- l'improvisation libre et le jeu collectif ;
- la musique contemporaine et électroacoustique ;
- le rock d'avant-garde et le bruitisme ;
- le métissage des pratiques, y compris l'usage de la voix parlée, de l'objet sonore et du théâtre musical.
L'improvisation y occupe une place centrale, souvent combinée à des structures composées. Cette articulation entre écriture et spontanéité, ainsi que l'importance accordée à la performance scénique, constituent l'un des traits par lesquels la musique actuelle francophone québécoise se définit. L'expression a par la suite circulé hors du Québec, notamment dans la francophonie européenne, mais elle demeure fortement rattachée à son milieu d'origine.
Origines dans l'underground des années 1970
La musique actuelle plonge ses racines dans l'effervescence contre-culturelle du Québec des années 1960 et 1970. Dans le sillage de la Révolution tranquille, des musiciens cherchent des voies de création en marge des institutions musicales établies, qu'il s'agisse des conservatoires, des orchestres ou de l'industrie du disque commerciale.
L'historienne de la musique Marie-Thérèse Lefebvre a décrit cet « underground musical » comme le lieu d'une rencontre entre deux univers de création : celui des musiciens issus du jazz, du rock et des musiques populaires, et celui des compositeurs formés à la musique contemporaine. Des formations expérimentales comme L'Infonie, fondée à la fin des années 1960, illustrent ce décloisonnement entre poésie, jazz, rock et musique savante.
Au cours des années 1970, des groupes et des collectifs explorent l'improvisation, le free jazz et l'humour musical. Le groupe Conventum, auquel ont participé André Duchesne et René Lussier, compte parmi les formations qui préparent le terrain à l'émergence du courant. Ces expériences se déroulent souvent dans des lieux alternatifs et reposent sur l'autoproduction, un modèle qui marquera durablement l'organisation du milieu.
Affirmation dans les années 1980
Selon les travaux historiques consacrés au sujet, la musique actuelle s'affirme comme un genre spécifique au début des années 1980. Cette période voit la mise en place de structures qui lui donnent visibilité et continuité.
Collectifs et étiquettes
En 1983, un groupe de musiciens montréalais fonde le collectif et l'étiquette Ambiances Magnétiques, associés notamment à Jean Derome, René Lussier, André Duchesne et Robert M. Lepage, puis à Joane Hétu, Diane Labrosse et Danielle Palardy Roger. Ce regroupement d'artistes, qui produit et diffuse lui-même ses enregistrements, devient l'un des pôles de la musique actuelle à Montréal. La distribution de ces disques s'organise ensuite sous l'enseigne DAME.
Formations emblématiques
Les formations féminines Wondeur Brass, puis Les Poules, réunissant Joane Hétu, Diane Labrosse et Danielle Palardy Roger, occupent une place notable dans le courant. Le trio Les Poules a fait l'objet d'une étude génétique portant sur les procédés de composition, d'improvisation et de performance de son disque Phénix, paru en 2008.
Œuvres marquantes
Parmi les œuvres associées à cette période figure Le Trésor de la langue de René Lussier, qui intègre des enregistrements de la parole québécoise à une écriture instrumentale, illustrant l'intérêt du courant pour la matière sonore du quotidien et l'identité linguistique.
Victoriaville et le Festival international de musique actuelle
La musique actuelle est particulièrement associée à Victoriaville, ville de la région administrative du Centre-du-Québec. Le Festival international de musique actuelle de Victoriaville (FIMAV), fondé en 1983 par Michel Levasseur, s'y tient chaque printemps.
Le festival présente des créateurs québécois aux côtés d'artistes étrangers issus de l'improvisation libre, du jazz d'avant-garde, des musiques bruitistes, électroacoustiques et du rock expérimental. Il a contribué à faire connaître la scène québécoise à l'étranger et à inscrire le Québec dans les circuits internationaux des musiques de création. Le choix d'une ville moyenne, éloignée des grands centres, a fait du festival un lieu de rassemblement pour un public spécialisé venu de plusieurs pays.
Le festival est également lié à l'étiquette Victo, qui publie des enregistrements réalisés notamment lors de ses éditions. L'ensemble a donné à l'expression « musique actuelle » une notoriété qui dépasse largement le cadre québécois.
À Montréal, d'autres événements et lieux de diffusion ont prolongé ce rôle, dont le festival Suoni per il Popolo, ainsi que diverses séries de concerts consacrées à l'improvisation et aux musiques nouvelles.
Organisation du milieu
Le milieu de la musique actuelle québécoise s'est développé selon un modèle largement fondé sur l'initiative des artistes. Plusieurs traits caractérisent cette organisation :
- Autoproduction : les musiciens fondent leurs propres étiquettes, sociétés de production et réseaux de distribution, ce qui leur assure une indépendance artistique vis-à-vis de l'industrie commerciale.
- Collectifs : la mise en commun des ressources, héritée des pratiques contre-culturelles, favorise les collaborations multiples et le passage d'une formation à l'autre.
- Ensembles d'improvisation : des ensembles à géométrie variable, comme l'ensemble SuperMusique, réunissent des improvisateurs autour de projets collectifs.
- Collaborations internationales : des musiciens québécois travaillent régulièrement avec des artistes européens et américains de l'improvisation et du rock d'avant-garde.
Le courant bénéficie par ailleurs d'une reconnaissance institutionnelle dans le milieu de la musique de concert. Les prix Opus, décernés par le Conseil québécois de la musique, comportent ainsi une catégorie consacrée aux disques de musiques actuelles et électroacoustiques. Le soutien public à la création passe notamment par les organismes subventionnaires québécois et canadiens, dont le Conseil des arts et des lettres du Québec et le Conseil des arts du Canada.
Recherche et patrimoine
La musique actuelle fait l'objet d'un intérêt croissant de la part de la recherche universitaire québécoise. Les travaux portent sur son histoire, ses filiations avec l'underground des années 1970 et ses méthodes de création.
L'article de Marie-Thérèse Lefebvre paru dans Les Cahiers des dix en 2014 retrace l'émergence des pratiques en musique actuelle et la rencontre entre les univers de la musique populaire expérimentale et de la musique contemporaine. Un article publié dans la revue Intersections en 2018 propose une approche génétique de la création, appliquée au travail du trio Les Poules, en s'appuyant sur les esquisses, enregistrements et témoignages des musiciennes.
La musique actuelle s'inscrit aussi dans des programmes de recherche plus larges sur l'histoire sociale, politique et technologique de la musique québécoise depuis les années 1960, soutenus notamment par les Fonds de recherche du Québec. Ces travaux permettent de replacer le courant dans l'histoire musicale du Québec sans l'assimiler à l'ensemble de la musique populaire.
La conservation des archives du courant, souvent produites hors des circuits commerciaux, constitue un enjeu patrimonial. Bibliothèque et Archives Canada et les bibliothèques universitaires québécoises répertorient une partie de cette production dans leurs collections consacrées à la musique québécoise.