Publication
Le Libraire paraît en 1960, à Paris, chez l'éditeur Julliard. Son auteur, Gérard Bessette (1920-2005), avait publié auparavant le roman La Bagarre (1958) et menait parallèlement une carrière universitaire.
Le choix d'un éditeur français s'inscrit dans le contexte d'un milieu de l'édition québécois encore sensible aux pressions morales et religieuses de la fin des années 1950. L'ouvrage, bref, appartient à la période de transition qui précède immédiatement la Révolution tranquille, dont il anticipe plusieurs critiques.
Le roman a fait l'objet de rééditions au Québec et d'une traduction anglaise, ce qui a contribué à son maintien dans les programmes d'enseignement de la littérature québécoise.
Résumé
Le narrateur, Hervé Jodoin, est un homme d'âge mûr, ancien enseignant au parcours décousu, qui accepte un emploi de commis dans une librairie de Saint-Joachim, petite ville de province fictive. Il consigne ses journées dans un journal, sur un ton détaché et ironique.
Le propriétaire de la librairie conserve, dans une arrière-boutique, des ouvrages jugés dangereux par l'autorité religieuse, notamment des livres figurant à l'Index. Jodoin est chargé d'en assurer la vente discrète à une clientèle choisie. La vente d'un de ces livres à un jeune élève déclenche un scandale : le clergé local intervient, la réputation du commerce est menacée et le commis se trouve au centre de l'affaire.
Le dénouement voit Jodoin quitter la ville, sans révolte ni conversion, en tirant habilement parti de la situation. L'absence de leçon morale explicite constitue l'un des traits distinctifs du récit.
Forme et style
Le roman adopte la forme du journal intime. Cette structure fragmentaire permet au narrateur de relater les événements avec une distance constante, en mêlant observations quotidiennes, anecdotes de taverne et réflexions sur son entourage.
Le style se caractérise par :
- une écriture sobre et dépouillée, au vocabulaire précis ;
- une ironie soutenue, souvent obtenue par la neutralité apparente du ton ;
- un narrateur antihéros, indifférent et lucide, dont le cynisme sert de révélateur social ;
- une économie de moyens qui fait de l'œuvre un récit court, centré sur un seul épisode.
Cette manière tranche avec le roman du terroir et le roman psychologique qui dominaient alors la production québécoise, et rapproche l'œuvre d'une certaine tradition du récit satirique.
Thèmes
Le thème central est la censure, en particulier le contrôle exercé par l'Église catholique sur les lectures. L'arrière-boutique de la librairie, où dorment les livres interdits, symbolise l'existence d'un savoir clandestin dans une société qui proclame une unanimité morale.
Le roman aborde également :
- l'hypocrisie sociale : les notables et commerçants s'accommodent en privé de ce qu'ils condamnent en public ;
- le conformisme de la petite ville, où la surveillance réciproque règle les comportements ;
- l'aliénation individuelle, incarnée par un narrateur qui refuse tout engagement ;
- le rapport au livre, à la fois marchandise, objet de prestige et source de scandale.
Par ces thèmes, l'œuvre est fréquemment rattachée à la critique de la période duplessiste, désignée sous le nom de Grande Noirceur.
Réception et postérité
À sa parution, Le Libraire est remarqué pour la netteté de sa satire et pour l'originalité de son narrateur. Il est rapidement considéré comme un témoignage littéraire sur le climat intellectuel du Québec à la veille de la Révolution tranquille.
L'œuvre occupe depuis une place durable dans l'enseignement collégial et universitaire de la littérature québécoise, où elle est souvent étudiée aux côtés d'autres romans de la même époque qui remettent en question l'emprise du clergé et des élites traditionnelles.
Gérard Bessette a ensuite poursuivi une œuvre romanesque plus expérimentale, notamment avec L'Incubation (1965) et Le Cabochon (1968). Il a reçu le prix Athanase-David en 1980 pour l'ensemble de son œuvre.
Homonymie
Le titre Le Libraire désigne également, au Québec, l'ancien nom de la revue aujourd'hui intitulée Les libraires, publiée depuis 1998 par la coopérative des Librairies indépendantes du Québec et distribuée gratuitement dans les librairies et bibliothèques.
Par ailleurs, le mot libraire désigne la personne qui fait le commerce des livres. Au sens de la Loi sur le développement des entreprises québécoises dans le domaine du livre, adoptée en 1981, le terme renvoie aux propriétaires de librairies, dont l'agrément est encadré par règlement.