Définition et bornes
L'expression « Grande Noirceur » ne désigne pas une période officiellement délimitée, mais une représentation du passé. Dans son sens restreint, le plus répandu, elle s'applique aux années 1944 à 1959, durant lesquelles Maurice Duplessis, chef de l'Union nationale, dirige le gouvernement du Québec sans interruption jusqu'à sa mort, le 7 septembre 1959. Certains auteurs y incluent son premier mandat (1936-1939).
Dans un sens élargi, l'expression a parfois été appliquée à une période beaucoup plus longue, allant de l'échec des rébellions et de l'Union des deux Canadas (années 1840) jusqu'à 1960, pour caractériser l'emprise du clergé catholique et le traditionalisme de la société canadienne-française.
L'expression tire son sens de l'opposition avec la Révolution tranquille, qui s'ouvre avec l'élection du gouvernement libéral de Jean Lesage en 1960. La « noirceur » d'avant y est présentée comme l'envers de la modernisation, de la laïcisation et de l'intervention de l'État qui suivent. Plusieurs historiens soulignent que ce couple « noirceur-lumière » s'est élaboré progressivement, notamment chez les opposants au régime dans les années 1950, avant de s'imposer dans la mémoire collective après 1960.
Contexte politique
Le régime de l'Union nationale
Fondée au milieu des années 1930, l'Union nationale prend le pouvoir une première fois en 1936, le perd en 1939 au profit des libéraux d'Adélard Godbout, puis le reprend en 1944. Elle remporte ensuite les élections générales de 1948, de 1952 et de 1956. Son assise électorale repose largement sur les régions rurales, que favorise la carte électorale de l'époque.
Traits du gouvernement Duplessis
Le gouvernement Duplessis se caractérise par :
- une étroite collaboration avec l'Église catholique, qui conserve la responsabilité de l'essentiel de l'éducation, de la santé et de l'assistance sociale ;
- un anticommunisme affirmé, illustré par la Loi protégeant la province contre la propagande communiste, dite « loi du cadenas », adoptée en 1937 et invalidée par la Cour suprême du Canada en 1957 dans l'arrêt Switzman c. Elbling ;
- une politique favorable aux investissements étrangers dans l'exploitation des ressources naturelles ;
- une méfiance envers le syndicalisme militant et une gestion jugée clientéliste par ses adversaires ;
- une défense constante de l'autonomie provinciale.
Après la mort de Duplessis en 1959, Paul Sauvé lui succède brièvement, puis Antonio Barrette, avant la défaite de l'Union nationale en 1960.
Autonomie provinciale
L'affirmation de l'autonomie du Québec face au gouvernement fédéral constitue l'un des aspects du régime Duplessis. Dans le contexte de l'après-guerre, Ottawa cherche à centraliser la fiscalité et à étendre ses programmes sociaux ; le gouvernement Duplessis s'y oppose au nom des compétences provinciales.
Plusieurs gestes marquent cette orientation :
- l'adoption du drapeau fleurdelisé comme drapeau du Québec, en janvier 1948 ;
- la création, en 1953, de la Commission royale d'enquête sur les problèmes constitutionnels, dite commission Tremblay, dont le rapport est déposé en 1956 et qui formule une doctrine de l'autonomie provinciale ;
- l'instauration, en 1954, d'un impôt provincial sur le revenu des particuliers, qui permet au Québec de récupérer une partie de l'espace fiscal occupé par Ottawa ;
- le refus des subventions fédérales aux universités.
Ces positions sont souvent invoquées par les auteurs qui nuancent l'image d'une période uniquement réactionnaire, en y voyant certaines racines de l'affirmation nationale ultérieure. D'autres y lisent un nationalisme défensif, centré sur la préservation des institutions traditionnelles plutôt que sur l'action de l'État.
Société, conflits et contestations
Conflits ouvriers
L'industrialisation et l'urbanisation se poursuivent rapidement après la Seconde Guerre mondiale. Plusieurs conflits de travail opposent les syndicats au patronat et au gouvernement. La grève de l'amiante, déclenchée en 1949 dans la région d'Asbestos et de Thetford Mines, devient emblématique : l'archevêque de Montréal, Mgr Joseph Charbonneau, prend publiquement position en faveur des grévistes. D'autres conflits, comme celui de Louiseville (1952) ou de Murdochville (1957), alimentent l'opposition entre le mouvement syndical et le régime.
Libertés civiles
La période est marquée par des affaires judiciaires touchant les libertés publiques, notamment les poursuites contre les Témoins de Jéhovah. L'arrêt Roncarelli c. Duplessis, rendu par la Cour suprême du Canada en 1959, retient la responsabilité civile de Duplessis pour son intervention dans la révocation du permis d'alcool d'un restaurateur montréalais qui soutenait cette communauté.
Contestation intellectuelle et artistique
La critique du conservatisme ambiant s'exprime avant 1960. En 1948, le manifeste Refus global, signé par Paul-Émile Borduas et le groupe des automatistes, dénonce l'emprise de la tradition religieuse sur la culture ; Borduas perd ensuite son poste d'enseignant. La revue Cité libre, fondée en 1950 par Gérard Pelletier et Pierre Elliott Trudeau, ainsi que des milieux universitaires, syndicaux et d'action catholique, nourrissent une opposition qui préparera les réformes des années 1960.
Mémoire des institutions
Le sort des enfants dits « orphelins de Duplessis », placés dans des institutions religieuses et parfois internés à tort dans des établissements psychiatriques, est devenu dans les décennies suivantes un élément important de la mémoire associée à cette période.
Historiographie et débats
L'image d'une « Grande Noirceur » s'est imposée dans les années qui ont suivi 1960, mettant en relief la rupture associée à la Révolution tranquille. Cette lecture a longtemps dominé les manuels et la culture populaire.
Des historiens ont remis en cause l'idée d'une société québécoise uniformément immobile. Ils mettent en évidence la modernisation économique, l'urbanisation, la croissance de la classe moyenne, la vitalité du syndicalisme et la diversité des courants intellectuels avant 1960. Jacques Rouillard, notamment, soutient que les documents d'archives révèlent une société plus diversifiée et traversée de débats que ne le laisse entendre l'expression.
D'autres travaux portent sur la construction même de cette représentation. Jean-Marie Fecteau s'interroge sur la part de fiction identitaire dans le couple « grande noirceur » et « révolution tranquille ». Jacques Beauchemin examine la manière dont l'époque se percevait elle-même, tandis que Vincent Lambert pose la question du rapport des Québécois à leur passé canadien-français une fois la Grande Noirceur rejetée.
Ces révisions n'effacent ni le conservatisme du régime ni les conflits qui l'ont marqué ; elles invitent à distinguer les faits historiques de la représentation mémorielle globale. Le débat a ressurgi lors de commémorations, par exemple au 60e anniversaire de la mort de Duplessis en 2019, certains commentateurs plaidant pour une réévaluation de son héritage.
Place dans la mémoire collective
Au-delà des débats savants, l'expression « Grande Noirceur » demeure d'usage courant dans le discours public québécois. Elle sert de repère commode pour opposer un avant et un après 1960 et est fréquemment mobilisée, dans le débat politique et médiatique, pour qualifier par analogie des positions jugées conservatrices ou un recul des libertés.
La période a inspiré de nombreuses œuvres de fiction, de théâtre, de télévision et de cinéma, ainsi qu'une abondante production caricaturale à l'époque même, où la figure de Duplessis occupe une place centrale. La littérature et les arts des années 1960 et suivantes ont contribué à fixer l'image d'une époque de silence et de contrainte.
La figure de Maurice Duplessis elle-même reste ambivalente : symbole d'autoritarisme et de cléricalisme pour les uns, défenseur de l'autonomie du Québec et artisan de son développement rural pour les autres.
L'usage encyclopédique contemporain tend ainsi à présenter la Grande Noirceur comme une expression historiquement située et débattue, plutôt que comme un constat consensuel sur l'ensemble de la société québécoise d'avant 1960.

