Création et publication
La pièce est écrite par Denise Boucher, poète et dramaturge québécoise, à la fin des années 1970, période d'essor du mouvement féministe et du théâtre de création au Québec. Le texte paraît en 1978 aux Éditions Intermède, l'année même de sa création sur scène.
La production originale est présentée par le Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, du 10 novembre au 10 décembre 1978. La mise en scène est signée par Jean-Luc Bastien. Le choix d'une institution théâtrale majeure, subventionnée par des fonds publics, contribue à donner à l'œuvre une visibilité considérable et explique en partie l'ampleur des réactions qu'elle suscite.
Les archives de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) conservent des enregistrements de représentations de la production du TNM ainsi que des documents relatifs à sa réception.
Personnages et argument
La pièce repose sur trois personnages féminins qui incarnent chacun une figure archétypale imposée aux femmes par la tradition, notamment catholique :
- la Statue, associée à la Vierge Marie, figure de la pureté et de la maternité idéalisée, figée sur son socle ;
- Marie, la mère et l'épouse, enfermée dans la vie domestique ;
- Madeleine, la prostituée, figure de la femme déchue et objet du désir masculin.
Au fil de monologues, de dialogues et de passages chantés, les trois femmes prennent la parole pour dénoncer les représentations qui les définissent et les assignent à des rôles opposés, la sainte, la mère et la pécheresse. La progression dramatique les conduit à se reconnaître les unes dans les autres et à rejeter les images qui les ont séparées, la Statue elle-même quittant symboliquement l'immobilité qui lui est imposée.
Thèmes
Les Fées ont soif s'inscrit dans le courant du théâtre féministe québécois des années 1970, aux côtés d'autres œuvres collectives ou individuelles qui interrogent la condition des femmes. La pièce aborde plusieurs thèmes :
- la critique des modèles féminins véhiculés par la religion catholique, dont l'influence demeurait forte dans la culture québécoise malgré la Révolution tranquille ;
- l'aliénation domestique et l'isolement des femmes au foyer ;
- la violence faite aux femmes et la marchandisation du corps ;
- la solidarité entre femmes et la réappropriation de la parole.
Le recours à la figure de la Vierge, présentée comme une femme prisonnière de son image, constitue l'élément le plus discuté de l'œuvre. Pour ses détracteurs, ce traitement relevait du blasphème ; pour ses défenseurs, il visait non la foi elle-même, mais l'usage social d'un symbole religieux pour contraindre les femmes. Les travaux juridiques ultérieurs, notamment ceux de Jean-François Gaudreault-DesBiens, analysent l'affaire sous l'angle de la sexualisation du sacré et de la régulation des offenses à la religion.
Controverse
Avant même la première, l'annonce de la pièce soulève l'opposition de groupes catholiques, qui jugent son contenu offensant envers la religion et en particulier envers la figure de la Vierge. La controverse prend rapidement une dimension publique et politique.
Le TNM fait l'objet de pressions liées au financement public de ses activités, la pièce étant présentée par une compagnie soutenue par des organismes subventionnaires. Le théâtre choisit néanmoins de maintenir la production, et les représentations se poursuivent jusqu'au terme prévu.
Pendant la période de diffusion, des manifestations ont lieu contre la pièce, tandis que des actions de soutien s'organisent pour défendre la liberté d'expression et la diffusion de l'œuvre. BAnQ conserve des photographies documentant ces deux mouvements. Le TNM présente aujourd'hui cet épisode comme un symbole de la lutte contre la censure dans son propre historique.
L'affaire oppose ainsi, dans l'espace public québécois de la fin des années 1970, la défense des sentiments religieux et la liberté de création, dans un contexte de sécularisation rapide de la société.
Procédures judiciaires
La controverse se prolonge devant les tribunaux. Des demandes d'injonction sont déposées pour faire interdire la pièce ainsi que la diffusion de son texte publié. Les représentations au TNM ne sont pas interrompues.
Les procédures visant l'œuvre et sa publication s'étendent sur plusieurs mois et se prolongent jusqu'en 1980. L'étude de Marilyne Brick, parue dans l'ouvrage collectif L'art en procès consacré aux procès et polémiques entourant l'art au Québec et en France de 1978 à 2021, retrace le déroulement de ces recours et analyse la fonction sociale du théâtre telle qu'elle se dégage des débats.
L'affaire est fréquemment citée dans les études juridiques québécoises portant sur les rapports entre liberté d'expression et protection des croyances religieuses, à une époque antérieure à l'adoption de la Charte canadienne des droits et libertés (1982), alors que la Charte des droits et libertés de la personne du Québec venait d'entrer en vigueur (1976).
Reprises et postérité
Les Fées ont soif est devenue une œuvre de référence du répertoire dramatique québécois et un jalon de l'histoire du féminisme au Québec. La Chronologie de Montréal de l'Université du Québec à Montréal en fait mention parmi les événements marquants de la vie culturelle montréalaise.
En 2014, le Théâtre de la Bordée, à Québec, en présente une nouvelle production mise en scène par Alexandre Fecteau, avec Lise Castonguay, Lorraine Côté et Marie-Ginette Guay. Cette reprise, plus de trente-cinq ans après la création, est accueillie favorablement par la critique et le public.
Le texte fait aussi l'objet d'une utilisation pédagogique : le portail de littérature de la Faculté des sciences de l'éducation de l'Université Laval propose une séquence didactique consacrée à l'œuvre, et la revue Les libraires lui a consacré une notice dans sa rubrique de redécouverte d'ouvrages marquants.
Éditions
Le texte de la pièce a connu plusieurs éditions :
| Année | Éditeur | Remarque |
|---|---|---|
| 1978 | Éditions Intermède | Édition originale |
| 2008 | Typo | Réédition en format poche |
| 2025 | Typo | Nouvelle édition, ISBN 978-2-89295-476-0 |
La nouvelle édition de 2025 est recensée dans la Bibliographie du Québec publiée par BAnQ en novembre 2025, qui rappelle également l'édition originale de 1978. Ces rééditions successives témoignent de la présence durable de l'œuvre dans le paysage éditorial québécois.