Genèse et création
Le Centre des auteurs dramatiques (CEAD) date l'écriture des Feluettes de 1985-1986. Le texte paraît en 1987 chez Leméac Éditeur, sous le titre complet Les Feluettes ou la Répétition d'un drame romantique, et la représentation dure environ deux heures.
La création scénique a lieu à Montréal le 10 septembre 1987. Le spectacle est une coproduction du Théâtre Petit à Petit et du Centre national des Arts, dans une mise en scène d'André Brassard, figure majeure du théâtre québécois associée notamment à la création de l'œuvre de Michel Tremblay.
La pièce s'inscrit dans l'œuvre de Michel Marc Bouchard, originaire du Saguenay–Lac-Saint-Jean, dont plusieurs textes prennent pour cadre cette région. Elle a contribué à faire connaître le dramaturge au Québec comme à l'étranger.
Argument
L'action se déroule sur deux plans temporels. En 1952, dans une prison, Simon, condamné pour la mort de Vallier, et d'autres détenus séquestrent l'évêque Jean Bilodeau. Ils l'obligent à assister à une représentation qui reconstitue les événements survenus une quarantaine d'années plus tôt à Roberval.
Le passé ainsi rejoué met en scène la relation amoureuse entre Simon et Vallier, alors jeunes collégiens, et le milieu qui l'entoure. Au fil de la représentation, les circonstances réelles de la mort de Vallier émergent et la responsabilité de chacun est mise en lumière, devant celui qui, devenu évêque, a été témoin de ces événements.
Ce dispositif fait de la pièce un procès rejoué : les détenus deviennent comédiens, et l'évêque, spectateur contraint, se trouve placé face au passé.
Structure et dramaturgie
Le sous-titre, La Répétition d'un drame romantique, annonce le principe central de l'œuvre : le théâtre dans le théâtre. Les événements de Roberval ne sont pas représentés directement, mais rejoués par des prisonniers en 1952. Cette mise en abyme superpose plusieurs niveaux :
- le présent de la prison, où se joue l'affrontement entre Simon et Bilodeau ;
- le passé reconstitué, situé à Roberval au début du XXe siècle ;
- les répétitions théâtrales auxquelles prennent part les collégiens dans ce passé, qui font écho au jeu des détenus.
Le procédé permet de faire coexister le jeu et la vérité, l'artifice théâtral servant à révéler ce qui avait été dissimulé. Il confère aussi à la pièce une dimension réflexive sur le pouvoir du théâtre comme lieu de mémoire et de témoignage.
Le contexte de la prison justifie que des hommes interprètent l'ensemble des rôles, y compris les personnages féminins du passé, ce qui accentue le caractère théâtral et ambigu de la reconstitution.
Thèmes
L'amour entre Simon et Vallier constitue le cœur de l'œuvre. Le titre lui-même renvoie au mot « feluette », terme familier du français québécois désignant une personne frêle, délicate, et employé de manière péjorative à l'endroit des garçons jugés efféminés.
La pièce aborde plusieurs thèmes liés :
- l'intolérance envers l'homosexualité et, plus largement, envers les personnes marginalisées ;
- les rapports de pouvoir, notamment ceux qu'exercent l'Église catholique et les notables dans une petite communauté du début du XXe siècle ;
- la mémoire et la vérité, à travers la reconstitution d'un passé longtemps occulté ;
- la culpabilité et la justice, Simon ayant été condamné pour une mort dont les circonstances restent à établir.
Dans une étude publiée par la revue Jeu en 1988, Solange Lévesque analyse la pièce comme une mise en procès de l'intolérance. La revue a par ailleurs situé l'œuvre dans l'émergence d'un théâtre gai québécois à la fin des années 1980.
Réception et diffusion
Dès sa création, la pièce reçoit un accueil enthousiaste du public montréalais, que relève l'étude parue dans Jeu en 1988. Elle s'impose rapidement comme l'une des œuvres marquantes de la dramaturgie québécoise de son époque.
La pièce a circulé à l'étranger et a fait l'objet de traductions. Elle est connue en anglais sous le titre Lilies, et le CEAD répertorie notamment deux traductions espagnoles, l'une destinée à l'Espagne et l'autre au Mexique ; le titre Los Endebles figure parmi les versions en espagnol.
Le texte fait aussi partie du corpus étudié dans l'enseignement de la littérature québécoise : le portail littérature de l'Université Laval lui consacre une séquence didactique. Bibliothèque et Archives nationales du Québec conserve par ailleurs l'enregistrement d'une lecture publique de la pièce.
Adaptations
Cinéma
La pièce a été adaptée au cinéma en langue anglaise sous le titre Lilies, réalisé par John Greyson et sorti en 1996. Le film reprend le principe de la reconstitution par des détenus et a reçu le prix Génie du meilleur film.
Opéra
L'œuvre a été transposée à l'opéra sous le titre Les Feluettes, sur un livret de Michel Marc Bouchard et une musique du compositeur Kevin March. L'Opéra de Montréal en a présenté la création mondiale le 21 mai 2016.
Ces adaptations témoignent de la pérennité de la pièce, près de trente ans après sa création, et de sa capacité à être reprise dans d'autres formes artistiques.