Biographie
Jeunesse manitobaine
Gabrielle Roy naît le 22 mars 1909 à Saint-Boniface, au Manitoba, dans une famille canadienne-française issue de l'émigration québécoise vers l'Ouest. Elle grandit dans la maison familiale de la rue Deschambault, cadre qu'elle transposera plus tard dans plusieurs récits. Après des études à l'Académie Saint-Joseph, elle fréquente l'École normale de Winnipeg et devient institutrice, d'abord dans de petites écoles rurales du Manitoba, puis à Saint-Boniface. Elle participe également aux activités théâtrales du Cercle Molière.
Europe et Montréal
En 1937, elle part pour l'Europe afin d'étudier l'art dramatique, séjournant surtout à Londres et en France. Elle y commence à publier de courts textes. À son retour, en 1939, elle s'installe à Montréal plutôt que de rentrer au Manitoba. Elle y gagne sa vie comme journaliste pigiste, publiant notamment des reportages sur la société québécoise et canadienne dans Le Bulletin des agriculteurs. Ses déambulations dans les quartiers populaires de Montréal nourrissent la rédaction de Bonheur d'occasion, publié en 1945.
Québec et Charlevoix
En 1947, elle épouse le médecin Marcel Carbotte et séjourne plusieurs années en France. Le couple s'établit à Québec en 1952. À partir de 1957, elle possède une résidence d'été à Petite-Rivière-Saint-François, dans Charlevoix, où elle écrit une grande partie de ses livres. Elle meurt à Québec le 13 juillet 1983. Son autobiographie, La Détresse et l'Enchantement, paraît l'année suivante.
Bonheur d'occasion
Publié à Montréal en 1945, Bonheur d'occasion raconte la vie de la famille Lacasse et, en particulier, de Florentine, jeune serveuse de restaurant, dans le quartier ouvrier de Saint-Henri au début de la Seconde Guerre mondiale. Le roman met en scène le chômage, la pauvreté, l'exiguïté des logements et l'enrôlement militaire perçu comme une issue économique.
L'ouvrage rompt avec la tradition du roman du terroir, alors dominante, en faisant de la ville industrielle et de ses classes populaires le cœur du récit. Il est généralement présenté comme l'une des œuvres marquantes du réalisme social au Québec et comme un jalon du renouvellement du roman québécois au milieu du XXe siècle.
Le livre connaît un retentissement immédiat. Sa traduction anglaise, The Tin Flute, paraît en 1947 et obtient le Prix du Gouverneur général ; la même année, l'édition française reçoit à Paris le prix Femina, une première pour une œuvre canadienne. Le roman est adapté au cinéma par Claude Fournier en 1983.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec conserve l'édition originale du roman parmi les classiques de la littérature québécoise et documente l'œuvre par des photographies du quartier Saint-Henri prises en 1945 en présence de l'auteure.
Œuvre
L'œuvre de Gabrielle Roy comprend des romans, des recueils de nouvelles et de récits, des livres pour la jeunesse et des textes autobiographiques. Ses ouvrages sont aujourd'hui réédités par les Éditions du Boréal.
Principaux titres
- Bonheur d'occasion (1945), roman
- La Petite Poule d'eau (1950), récits
- Alexandre Chenevert (1954), roman
- Rue Deschambault (1955), récits
- La Montagne secrète (1961), roman
- La Route d'Altamont (1966), récits
- La Rivière sans repos (1970), roman et nouvelles
- Cet été qui chantait (1972), récits
- Un jardin au bout du monde (1975), nouvelles
- Ces enfants de ma vie (1977), récits
- Fragiles lumières de la terre (1978), essais et reportages
- De quoi t'ennuies-tu, Éveline ? (1982), récit
- La Détresse et l'Enchantement (1984), autobiographie posthume
Plusieurs de ces livres forment un cycle autobiographique transposé, centré sur le personnage de Christine, double de l'auteure : Rue Deschambault, La Route d'Altamont et Ces enfants de ma vie puisent dans l'enfance à Saint-Boniface et dans l'expérience d'institutrice au Manitoba. Alexandre Chenevert revient à Montréal en suivant la vie d'un modeste employé de banque, tandis que La Montagne secrète s'inspire de la figure d'un peintre voyageur du Grand Nord.
Thèmes et écriture
L'œuvre de Gabrielle Roy s'articule autour de quelques pôles géographiques et thématiques.
- La ville et la condition ouvrière : Bonheur d'occasion et Alexandre Chenevert explorent la vie des petites gens de Montréal, la précarité économique et l'aliénation du travail.
- L'enfance et la famille : les récits manitobains évoquent la maison de la rue Deschambault, la figure de la mère et l'éveil d'une vocation d'écrivaine.
- Les Prairies et le Nord : les paysages de l'Ouest canadien, la plaine, les lacs du nord du Manitoba et l'Arctique occupent une place importante dans La Petite Poule d'eau, La Route d'Altamont ou La Rivière sans repos.
- La diversité des peuples : plusieurs nouvelles mettent en scène des immigrants de l'Ouest et des Inuits, dans une perspective attentive à la solitude et à la dignité des individus.
- L'art et la vocation : la quête de l'artiste, tiraillé entre l'exigence de l'œuvre et les attaches humaines, traverse La Montagne secrète et l'autobiographie.
Son écriture, d'une langue sobre et précise, associe l'observation réaliste à une sensibilité lyrique et à une compassion pour ses personnages. La critique a souvent relevé le passage, au fil de sa carrière, d'un réalisme social marqué vers une veine plus intime et contemplative.
Distinctions
Gabrielle Roy a reçu de nombreuses distinctions au Canada et en France.
| Année | Distinction | Œuvre |
|---|---|---|
| 1947 | Prix Femina | Bonheur d'occasion |
| 1947 | Prix du Gouverneur général | The Tin Flute |
| 1956 | Prix Ludger-Duvernay | Ensemble de l'œuvre |
| 1957 | Prix du Gouverneur général | Street of Riches (Rue Deschambault) |
| 1967 | Compagnon de l'Ordre du Canada | — |
| 1971 | Prix Athanase-David | Ensemble de l'œuvre |
| 1977 | Prix du Gouverneur général | Ces enfants de ma vie |
En 1947, elle devient la première femme élue à la Société royale du Canada. Le gouvernement du Canada l'a désignée personnage historique national, sur la recommandation de la Commission des lieux et monuments historiques du Canada.
Postérité
Gabrielle Roy figure parmi les auteurs les plus lus et étudiés de la littérature canadienne-française, autant au Québec qu'au Manitoba, où le ministère de l'Éducation lui consacre du matériel pédagogique. Son œuvre est inscrite aux programmes scolaires et universitaires et a fait l'objet de nombreuses traductions.
L'historien de la littérature François Ricard, professeur à l'Université McGill, a publié en 1996 aux Éditions du Boréal une biographie de référence, Gabrielle Roy, une vie, et a dirigé l'édition de plusieurs textes posthumes.
Plusieurs lieux et institutions perpétuent sa mémoire :
- la Maison Gabrielle-Roy, rue Deschambault à Saint-Boniface, maison natale devenue lieu d'interprétation ;
- la Bibliothèque Gabrielle-Roy, principale bibliothèque du réseau de la Ville de Québec, dans le quartier Saint-Roch ;
- le prix Gabrielle-Roy, décerné par l'Association des littératures canadienne et québécoise, qui récompense des ouvrages de critique littéraire.
Une citation tirée de La Détresse et l'Enchantement figure au verso du billet canadien de vingt dollars de la série « L'épopée canadienne », mis en circulation en 2004.