Portrait et mode de vie
L’alose savoureuse (Alosa sapidissima) est un poisson argenté au corps comprimé latéralement, au dos bleu-vert foncé et au ventre clair. Les adultes mesurent généralement de 45 à 60 cm, mais certains peuvent être plus grands; les femelles atteignent habituellement une taille et une masse supérieures à celles des mâles. Une ou plusieurs taches sombres sont souvent visibles derrière l’opercule, et le bord ventral porte une carène d’écailles saillantes, typique des alosidés.
Espèce grégaire, elle se déplace en bancs dans les eaux côtières de l’Atlantique et dans le golfe et l’estuaire du Saint-Laurent. L’alose savoureuse est anadrome : elle passe la majeure partie de sa croissance en mer, puis remonte les grands cours d’eau au printemps pour se reproduire. Ses longues branchiospines lui permettent de retenir de petites proies planctoniques dans l’eau.
Comme d’autres alosidés, elle possède une bonne sensibilité aux vibrations et aux sons. Elle est aussi fragile à la manipulation, car ses écailles se détachent facilement et son corps peut être endommagé hors de l’eau.
Répartition
L’alose savoureuse est indigène de la côte atlantique de l’Amérique du Nord. Son aire naturelle s’étend des provinces atlantiques canadiennes et du golfe du Saint-Laurent vers le sud jusqu’en Floride. Elle a aussi été introduite sur la côte du Pacifique à la fin du 19e siècle, où elle est maintenant établie dans plusieurs bassins côtiers.
Au Québec, l’espèce est indigène, régulière et confirmée, mais elle est désignée vulnérable. Elle fréquente l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent ainsi que le fleuve Saint-Laurent et certains de ses tributaires durant sa migration de reproduction. Les observations québécoises sont surtout concentrées dans la Capitale-Nationale, le Centre-du-Québec, la Montérégie, Chaudière-Appalaches, la Mauricie et Montréal. Des mentions existent aussi dans les Laurentides, au Saguenay–Lac-Saint-Jean, sur la Côte-Nord et dans le Bas-Saint-Laurent.
Les obstacles à la migration, notamment les barrages et certains seuils, ont réduit l’accès à des habitats de fraie historiques. La qualité de l’eau, les perturbations des habitats riverains et la pression de pêche passée ont également contribué au déclin de certaines populations. Les passes migratoires, la restauration des cours d’eau et le suivi des montaisons peuvent favoriser le maintien ou le rétablissement de l’espèce.
Croissance et cycle de vie
L’alose savoureuse naît en eau douce, gagne la mer durant sa jeunesse et revient ensuite en rivière pour frayer. Les adultes remontent le Saint-Laurent et ses tributaires au printemps, généralement de mai à juin, lorsque la température de l’eau devient favorable, souvent autour de 12 à 20 °C.
La fraie se produit surtout au crépuscule ou durant la nuit, dans des secteurs à courant modéré présentant des fonds de sable, de gravier ou de petits cailloux. Les femelles peuvent produire plusieurs centaines de milliers d’œufs au cours d’une saison. Les œufs fécondés dérivent dans le courant et éclosent habituellement après quelques jours, selon la température de l’eau. Les jeunes demeurent en eau douce ou saumâtre pendant l’été, puis plusieurs migrent vers la mer à l’automne.
La maturité sexuelle est généralement atteinte entre trois et cinq ans. Dans les populations nordiques, y compris celles associées au Saint-Laurent, une proportion des adultes survit à la reproduction et peut revenir frayer à plusieurs reprises. L’espèce peut vivre une dizaine d’années ou davantage.
Relations avec l'humain
Le nom scientifique sapidissima signifie « très savoureuse » ou « la plus savoureuse », ce qui témoigne de la réputation culinaire de l’espèce. L’alose a soutenu d’importantes pêcheries sur la côte atlantique, tant pour sa chair que pour ses œufs. Au Québec, elle a été capturée dans le fleuve et l’estuaire du Saint-Laurent, notamment durant les montaisons printanières.
La diminution de plusieurs populations est liée à une combinaison de facteurs : pêche intensive historique, perte d’accès aux frayères causée par les barrages, détérioration de la qualité de l’eau et modification des habitats. Au Québec, l’alose savoureuse est désignée vulnérable en vertu de la Loi sur les espèces menacées ou vulnérables et possède un rang de précarité S3. La compétence de gestion de l’espèce est déléguée au Québec.
Sa chair est appréciée, mais elle contient de nombreuses fines arêtes. La restauration des passages migratoires et des habitats de reproduction est importante non seulement pour l’alose, mais aussi pour la santé écologique générale des grands cours d’eau.
Relations avec les autres espèces
L’alose savoureuse constitue un maillon important des réseaux alimentaires. En mer, ses bancs peuvent être consommés par de grands poissons prédateurs, des phoques et certains oiseaux marins. En eau douce, les œufs, les jeunes et les adultes de petite taille peuvent être la proie de poissons piscivores et d’oiseaux tels que le grand héron, le balbuzard pêcheur et le cormoran à aigrettes.
Elle partage les eaux du Saint-Laurent avec d’autres poissons qui exploitent le zooplancton ou de petites proies dans la colonne d’eau, notamment le gaspareau (Alosa pseudoharengus) et l’éperlan arc-en-ciel (Osmerus mordax). Le chevauchement alimentaire varie selon le stade de vie, la saison et le milieu; il ne signifie donc pas nécessairement une compétition directe et constante.
Comme chez de nombreux poissons migrateurs, des parasites externes et internes peuvent être observés chez l’alose, notamment des copépodes, des vers et des organismes microscopiques. Ces infections font partie des interactions naturelles entre l’espèce et son environnement.
Régime alimentaire
L’alose savoureuse se nourrit principalement de plancton et de petits organismes nageant dans la colonne d’eau. Ses nombreuses branchiospines fines agissent comme un filtre et lui permettent de retenir des proies de petite taille. Elle s’alimente surtout en mer et dans les eaux estuariennes, souvent en bancs.
Son régime comprend notamment des copépodes, des cladocères, des mysidacés, des larves de crustacés et d’autres organismes zooplanctoniques. Selon les conditions et la taille du poisson, elle peut aussi consommer de petits invertébrés ou des larves de poissons. Les jeunes en eau douce se nourrissent de zooplancton, de larves d’insectes aquatiques et d’insectes tombés à la surface.
Pendant la remontée de reproduction en rivière, les adultes réduisent fortement leur alimentation et peuvent presque cesser de se nourrir. Ils utilisent alors les réserves énergétiques accumulées en mer. Cette dépendance envers la productivité planctonique rend l’espèce sensible aux changements qui touchent les écosystèmes côtiers et estuariens.
Anecdotes
- Le mot latin sapidissima est un superlatif qui renvoie à la qualité gustative attribuée à l’alose. Il s’agit d’un nom scientifique particulièrement évocateur.
- L’alose savoureuse a été introduite dans le réseau de la rivière Sacramento, en Californie, à la fin du 19e siècle à partir d’œufs provenant de la côte atlantique. Elle s’est ensuite répandue dans de nombreuses régions de la côte du Pacifique.
- Les alosidés comptent parmi les rares poissons capables de détecter des sons de très haute fréquence. Cette capacité pourrait les aider à percevoir certains prédateurs ou des sources de perturbation dans leur environnement.
- Contrairement à plusieurs saumons du Pacifique, l’alose savoureuse ne meurt pas nécessairement après sa première reproduction. Dans les populations nordiques, certains adultes retournent en mer et reviennent frayer lors d’années ultérieures.
- Malgré son affinité avec les harengs, l’alose savoureuse n’est pas un poisson strictement marin : son cycle de vie dépend à la fois des milieux marins, estuariens et fluviaux.
- Au Québec, sa présence dans un tributaire dépend largement de la possibilité pour les adultes de franchir les obstacles et d’atteindre des habitats de reproduction convenables.