Portrait et mode de vie
Enallagma vesperum est un odonate du sous-ordre des zygoptères, groupe des demoiselles, reconnaissables à leur corps grêle et à leurs ailes généralement repliées le long de l'abdomen au repos. L'espèce appartient à la famille des Coenagrionidae et au genre Enallagma, qui regroupe en Amérique du Nord de nombreuses espèces nommées « bluets » en anglais en raison de la coloration bleue fréquente chez les mâles.
Chez cette espèce, la coloration se démarque de celle de la plupart de ses congénères : le thorax présente une teinte jaunâtre marquée de bandes sombres, tandis que l'abdomen, en grande partie foncé sur le dessus, porte du bleu vers son extrémité chez le mâle. Les femelles arborent des teintes plus ternes, jaunâtres ou verdâtres.
Le trait le plus caractéristique de l'espèce est son rythme d'activité. Alors que la plupart des demoiselles sont surtout actives aux heures chaudes de la journée, E. vesperum se montre particulièrement active en fin d'après-midi et au crépuscule, notamment pour l'accouplement et la ponte. Cette particularité est à l'origine de son nom spécifique, dérivé du latin vesper, « soir ». Les adultes se tiennent le plus souvent à proximité de l'eau, posés sur la végétation riveraine ou flottante.
Répartition
Enallagma vesperum est une espèce de l'est de l'Amérique du Nord. Son aire de répartition couvre une large part de l'est des États-Unis et s'étend au sud-est du Canada, notamment dans le sud de l'Ontario et du Québec.
Au Québec, les inventaires d'odonatofaune menés au parc national de la Yamaska, en Montérégie, et les inventaires de biodiversité du secteur de Deschênes, en Outaouais, constituent des références régionales sur ce groupe d'insectes.
Le catalogue du vivant de Savoirs.Québec rattache l'espèce à la clé taxonomique 5051297 de la plateforme internationale GBIF (Global Biodiversity Information Facility) et lui associe 128 occurrences. Ce nombre reflète l'effort d'observation et de numérisation des données plutôt qu'une mesure de l'abondance réelle de l'espèce.
Habitat
L'espèce fréquente principalement les plans d'eau stagnants ou à faible courant : étangs, petits lacs, bras morts et baies abritées. Elle recherche les eaux bordées d'une végétation aquatique abondante, en particulier les plantes à feuilles flottantes, et s'observe souvent dans des milieux entourés de boisés.
Croissance et cycle de vie
Comme tous les odonates, Enallagma vesperum connaît un développement à métamorphose incomplète comprenant trois stades : l'œuf, la larve aquatique et l'adulte ailé.
Ponte
Après l'accouplement, qui forme la posture en « cœur » typique des odonates, la femelle pond ses œufs dans les tissus de plantes aquatiques, le plus souvent dans la végétation flottante ou submergée. Chez les Coenagrionidae, la ponte se fait fréquemment en tandem, le mâle restant agrippé à la femelle pendant qu'elle insère ses œufs dans les végétaux. Chez cette espèce, ces activités ont lieu de préférence en fin de journée.
Stade larvaire
La larve vit dans l'eau, parmi les plantes submergées. Elle respire grâce à trois lamelles caudales, structures foliacées situées à l'extrémité de l'abdomen, caractéristiques des larves de zygoptères. Elle grandit par mues successives. Chez de nombreux odonates des régions tempérées, c'est sous forme de larve que l'hiver est passé sous l'eau.
Émergence et vie adulte
Au terme de son développement, la larve grimpe sur une tige émergée où s'effectue la mue imaginale. Chez de nombreux odonates, l'adulte nouvellement émergé, aux couleurs encore pâles, s'éloigne quelque temps de l'eau pour achever sa maturation avant de revenir sur les sites de reproduction.
Relations avec les autres espèces
Prédatrice aux stades larvaire et adulte, Enallagma vesperum occupe aussi une place de proie dans les réseaux trophiques des milieux humides.
Prédateurs
Les larves de demoiselles sont consommées par les poissons, les larves de libellules de plus grande taille (anisoptères), les insectes aquatiques prédateurs et les amphibiens. Les adultes, qui volent près de l'eau, sont capturés par des oiseaux insectivores, des grenouilles, des araignées tissant leur toile dans la végétation riveraine et de plus grands odonates.
Parasites
Comme de nombreuses demoiselles, les espèces du genre Enallagma peuvent porter des acariens aquatiques parasites, qui s'accrochent au corps de l'adulte au moment de l'émergence et se nourrissent de son hémolymphe avant de retourner à l'eau.
Régime alimentaire
Enallagma vesperum est carnivore aux stades larvaire et adulte, mais son alimentation diffère selon le stade de développement.
Larve
La larve aquatique chasse à l'affût parmi la végétation submergée. Comme chez tous les odonates, elle dispose d'une lèvre inférieure modifiée, appelée masque, qu'elle projette rapidement vers l'avant pour saisir ses proies. Elle se nourrit de petits invertébrés aquatiques, tels que des larves d'insectes (notamment de diptères), des petits crustacés et d'autres organismes de taille adaptée à la sienne.
Adulte
L'adulte capture en vol ou cueille sur la végétation de petits insectes volants : moucherons, petits diptères, pucerons ailés et autres insectes de petite taille. Les demoiselles chassent généralement à faible hauteur, au ras de l'eau ou parmi les plantes riveraines.
Aux stades larvaire et adulte, l'espèce consomme de petits invertébrés.
Relations avec l'humain
Enallagma vesperum ne présente aucun danger pour l'humain : comme toutes les demoiselles, elle ne pique pas et ne transmet aucune maladie.
L'espèce intéresse surtout les naturalistes, les entomologistes et les gestionnaires d'aires protégées. Au Québec, les odonates font l'objet d'inventaires dans des parcs nationaux administrés par la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) et dans divers milieux naturels suivis par des organismes de conservation. Ces travaux, de même que les publications de la Société d'entomologie du Québec et de la Société Provancher, alimentent la connaissance de la répartition des demoiselles dans la province.
Les odonates, en raison de leur cycle de vie lié à l'eau, sont souvent considérés comme des indicateurs de la qualité des milieux humides. La présence d'espèces comme E. vesperum, associée à des plans d'eau riches en végétation, témoigne de la persistance de tels habitats. La dégradation des rives, le drainage des milieux humides et la disparition de la végétation aquatique constituent, de façon générale, des menaces pour ce groupe d'insectes.
Anecdotes
- Le nom spécifique vesperum provient du latin vesper, qui désigne le soir. Il renvoie au comportement crépusculaire de l'espèce, qui la distingue de la plupart des autres demoiselles du genre Enallagma.
- Le nom anglais « Vesper Bluet » associe cette même idée du soir au terme « bluet », employé en anglais pour désigner les demoiselles du genre Enallagma, dont beaucoup sont d'un bleu vif.
- Contrairement à ce que suggère ce nom anglais, l'espèce est l'une des moins bleues de son genre : le jaune y occupe une place importante, surtout sur le thorax.
- L'observation de l'espèce demande souvent de prolonger les sorties sur le terrain jusqu'en fin de journée, au moment où d'autres demoiselles deviennent moins actives.
- Les larves de zygoptères, dont celle d'E. vesperum, se reconnaissent à leurs trois lamelles caudales, qui leur servent à la fois à respirer et à nager par ondulations.
