Présentation
Pour la suite du monde est un long métrage documentaire produit par l'Office national du film du Canada. La réalisation est attribuée à Pierre Perrault et à Michel Brault, la production à Fernand Dansereau. La fiche de la Collection de l'ONF lui attribue une durée de 1 h 45 min 22 s.
Le film est tourné à L'Isle-aux-Coudres, île du fleuve Saint-Laurent située dans la MRC de Charlevoix, dans la région administrative de la Capitale-Nationale. Il met en scène des habitants de l'île qui, à l'initiative du projet de tournage, reprennent une pratique abandonnée depuis plusieurs décennies : la pêche au marsouin blanc, nom traditionnel du béluga dans l'estuaire du Saint-Laurent.
L'œuvre ne comporte pas de narration extérieure surimposée. Ce sont les insulaires eux-mêmes, par leurs conversations, leurs récits et leurs gestes, qui portent le propos du film. Cette place accordée à la parole populaire, à la langue et à la mémoire collective en fait un document majeur sur la culture orale du Québec rural du début des années 1960.
Sujet et contenu
Le fil conducteur du film est la reconstitution de la pêche aux marsouins, technique qui consistait à planter dans les battures une enceinte de perches, appelée pêche à fascines, afin d'y piéger les bélugas à marée descendante. Les habitants doivent d'abord retrouver la mémoire de ce savoir-faire auprès des aînés, puis convaincre la communauté de s'y engager.
Autour de cette entreprise collective, le film donne à voir la vie de l'île au fil des saisons : discussions sur la tradition, coutumes religieuses et festives, travaux agricoles et maritimes, rapports entre les générations. Parmi les figures qui y apparaissent, Alexis Tremblay et son fils Léopold occupent une place centrale, de même que le pêcheur Louis Harvey, dit le Grand-Louis.
Le titre fait référence à l'idée de transmission : la pêche est relancée « pour la suite du monde », c'est-à-dire afin que la mémoire d'une pratique se perpétue au-delà de ceux qui l'ont connue. Le film interroge ainsi la frontière entre documentaire et mise en situation, puisque l'action filmée est suscitée par le tournage tout en étant accomplie par ceux qui en détiennent la tradition.
Tournage et équipe
Le tournage s'est déroulé de l'hiver à l'automne 1962, ce qui permet au film de suivre la pêche depuis sa préparation jusqu'à son aboutissement.
| Fonction | Personne |
|---|---|
| Réalisation | Pierre Perrault, Michel Brault |
| Production | Fernand Dansereau |
| Image | Michel Brault, Bernard Gosselin |
| Son | Marcel Carrière |
| Montage | Werner Nold |
Pierre Perrault avait déjà fréquenté L'Isle-aux-Coudres et recueilli la parole de ses habitants dans le cadre de travaux radiophoniques et télévisuels antérieurs. Michel Brault, opérateur reconnu pour ses expérimentations avec la caméra légère portée à l'épaule, apportait au projet une approche technique développée à l'ONF à la fin des années 1950.
Le Registre du patrimoine culturel du Québec souligne l'usage de la caméra à l'épaule, de l'éclairage naturel et du son synchrone, enregistré en même temps que l'image. Ces choix permettent de capter la parole spontanée des participants dans leur milieu, sans dispositif d'éclairage ni reconstitution en studio.
Place dans le cinéma direct
Pour la suite du monde est considéré comme l'une des œuvres marquantes du cinéma direct, courant documentaire qui s'est développé au tournant des années 1960, notamment au sein de l'équipe française de l'ONF. Ce courant se caractérise par l'emploi d'équipements légers, la synchronisation du son et de l'image, et la volonté de filmer au plus près des personnes et de leur parole.
Le film se distingue par l'importance accordée à la langue des insulaires de Charlevoix. Dans le contexte de la Révolution tranquille, cette mise en valeur du français parlé au Québec et des traditions rurales a contribué à faire du film une référence dans la réflexion sur l'identité culturelle québécoise.
L'œuvre ouvre un cycle consacré à L'Isle-aux-Coudres par Pierre Perrault, souvent désigné comme la trilogie de l'Isle-aux-Coudres, qui comprend également Le Règne du jour (1967) et Les Voitures d'eau (1968). La démarche de Perrault, centrée sur la parole et la mémoire des communautés, s'est poursuivie dans des films tournés notamment en Abitibi et sur la Côte-Nord.
Le film est régulièrement cité dans les ouvrages d'histoire du cinéma comme une œuvre fondatrice du cinéma québécois et comme une contribution importante du Québec au documentaire mondial.
Diffusion et réception
Le film est présenté en compétition officielle au Festival de Cannes en 1963. Le Registre du patrimoine culturel du Québec le reconnaît comme le premier long métrage québécois et canadien à y avoir été présenté.
En 1964, il remporte le prix du meilleur film de l'année au Palmarès du film canadien (Canadian Film Awards), principale distinction cinématographique canadienne de l'époque.
Le film demeure distribué par l'Office national du film du Canada, qui le rend accessible en ligne sur sa plateforme. Une version anglaise figure également au catalogue de l'ONF. Il fait l'objet d'analyses universitaires et d'ouvrages consacrés à l'œuvre de Pierre Perrault et à l'histoire du documentaire au Québec.
Reconnaissance patrimoniale
Le 4 juin 2017, la ministre de la Culture et des Communications du Québec a désigné la réalisation du film Pour la suite du monde comme événement historique, en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. La désignation figure au Registre du patrimoine culturel du Québec.
La reconnaissance porte sur l'événement que constitue la réalisation du film, et non sur un classement du film en tant qu'objet matériel. Elle souligne à la fois l'importance du tournage dans l'histoire du cinéma, son rôle dans la mise en valeur de la culture de L'Isle-aux-Coudres et de Charlevoix, et sa portée dans le développement du cinéma direct.
Cette désignation s'inscrit dans le cadre de la protection du patrimoine immatériel et des événements historiques prévue par la législation québécoise, qui permet de reconnaître des faits ayant marqué l'histoire du Québec. Elle a été saluée dans les médias comme une première reconnaissance de cette nature accordée à une œuvre cinématographique.