Formation et débuts
Pierre Falardeau naît à Montréal le 28 décembre 1946. Il poursuit des études en anthropologie et en ethnologie à l'Université de Montréal, formation qui oriente durablement son regard de cinéaste : l'observation des rites populaires, des milieux ouvriers et des rapports de domination traverse ses premiers films.
Au tournant des années 1970, il s'associe à Julien Poulin, qui demeure son principal collaborateur pendant toute sa carrière, à la fois comme coréalisateur et comme comédien. Les deux hommes travaillent dans une économie de moyens réduits, souvent en vidéo, à une époque où le cinéma direct et le documentaire militant occupent une place importante dans la production québécoise.
Leur premier film notable, Continuons le combat (1971), s'intéresse au milieu de la lutte professionnelle et y voit le reflet d'une culture populaire québécoise façonnée par le spectacle et la domination. Cette démarche, qui consiste à partir d'un objet du quotidien pour en dégager une lecture politique, devient caractéristique de l'œuvre de Falardeau.
Documentaires engagés
Au cours des années 1970, Falardeau et Poulin signent une série de documentaires où l'analyse sociale se double d'un propos politique explicite. Parmi ces films figurent :
- Continuons le combat (1971) ;
- Les Canadiens sont là (1973) ;
- Le Magra (1975) ;
- À force de courage (1977) ;
- Pea Soup (1978).
Pea Soup, long métrage documentaire, est souvent considéré comme l'aboutissement de cette période. Construit par juxtaposition de scènes de la vie quotidienne, de publicités, de lieux de travail et de loisirs, il dresse un portrait de l'aliénation et des rapports de pouvoir dans la société québécoise. Le titre reprend un sobriquet péjoratif autrefois appliqué aux Canadiens français.
En 1980, Falardeau et Poulin réalisent Speak White, court métrage qui met en images le poème homonyme de Michèle Lalonde, texte emblématique de la revendication linguistique et nationale québécoise. Plus tard, Falardeau revient au documentaire avec Le Steak (1992), coréalisé avec Manon Leriche, consacré au milieu de la boxe.
Elvis Gratton
Le personnage d'Elvis Gratton, interprété par Julien Poulin, apparaît dans un court métrage de 1981. Bob « Elvis » Gratton, admirateur d'Elvis Presley et de la culture américaine, incarne sur le mode de la caricature le Québécois colonisé, fédéraliste et matérialiste, que Falardeau considère comme le produit de la domination politique et culturelle.
Deux autres courts métrages suivent, et les trois films sont réunis en 1985 dans le long métrage Elvis Gratton : le King des King. Le personnage connaît une popularité considérable et plusieurs de ses répliques entrent dans le langage courant au Québec, au point que la figure d'Elvis Gratton devient un repère de la culture populaire québécoise, parfois reçue au premier degré par une partie du public.
La série se poursuit avec deux longs métrages de fiction :
| Année | Titre |
|---|---|
| 1985 | Elvis Gratton : le King des King |
| 1999 | Elvis Gratton II : Miracle à Memphis |
| 2004 | Elvis Gratton XXX : La Vengeance d'Elvis Wong |
Ces suites élargissent la satire à l'industrie du spectacle, aux médias et à la concentration de la presse.
Fictions politiques et historiques
À partir de la fin des années 1980, Falardeau se consacre davantage à la fiction dramatique. Le Party (1989) se déroule dans un pénitencier, lors d'un spectacle présenté aux détenus, et explore l'enfermement et la violence institutionnelle.
Octobre (1994)
Octobre porte à l'écran la crise d'Octobre 1970 du point de vue des membres de la cellule Chénier du Front de libération du Québec, responsables de l'enlèvement et de la mort du ministre Pierre Laporte. Le film adopte un ton sobre et un huis clos, centré sur les ravisseurs. Son financement public suscite une controverse importante et retarde la production.
15 février 1839 (2001)
15 février 1839 relate les dernières heures du patriote François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier, pendu à la prison du Pied-du-Courant à Montréal à la suite des rébellions de 1837-1838, avec Luc Picard dans le rôle principal. Le projet se heurte pendant plusieurs années à des refus de financement, et sa réalisation donne lieu à une mobilisation publique au Québec en faveur du film.
Ces deux œuvres inscrivent l'engagement indépendantiste de Falardeau dans une lecture de l'histoire québécoise centrée sur la résistance et la répression.
Écrits et engagement politique
Parallèlement à son travail de cinéaste, Pierre Falardeau intervient abondamment dans le débat public. Indépendantiste déclaré, il publie des essais, des recueils de textes polémiques et des chroniques dans divers périodiques, notamment des publications de la gauche indépendantiste. Son recueil La liberté n'est pas une marque de yogourt rassemble plusieurs de ses interventions.
Son style, volontiers provocateur, lui vaut à la fois une forte adhésion dans les milieux souverainistes et de vives critiques, y compris au sein du mouvement indépendantiste. Il se montre également critique à l'égard des institutions de financement du cinéma, qu'il accuse à plusieurs reprises de freiner les projets à contenu politique.
Pour Falardeau, le cinéma constitue un instrument de lutte : il revendique une démarche de « cinéaste combattant », expression reprise par plusieurs commentateurs pour résumer sa carrière. Son engagement est salué par des organismes du mouvement national, dont le Mouvement national des Québécoises et Québécois, qui lui consacre une notice parmi les figures marquantes du mouvement.
Décès et postérité
Pierre Falardeau meurt à Montréal le 25 septembre 2009, des suites d'un cancer. Son décès suscite de nombreux hommages dans les médias québécois, qui soulignent tant l'importance de son œuvre que le caractère polémique de ses prises de position.
En 2010, le documentaire Pierre Falardeau, réalisé par Germán Gutiérrez et Carmen Garcia, retrace son parcours au moyen d'archives et de témoignages. Il s'agit d'un film consacré au cinéaste, et non d'une œuvre réalisée par lui.
Son œuvre fait l'objet de rétrospectives et de reprises en salle, notamment au Cinéma Public, à Montréal, sous le titre « Pierre Falardeau : la liberté d'abord ». Le personnage d'Elvis Gratton demeure une référence de la satire québécoise, tandis qu'Octobre et 15 février 1839 figurent parmi les principales évocations cinématographiques de la crise d'Octobre et de la rébellion des Patriotes.
Pierre Falardeau ne doit pas être confondu avec le cinéaste Philippe Falardeau, réalisateur notamment de Monsieur Lazhar, avec qui il n'a aucun lien de parenté connu.