Définition et localisation
La remontée d'eau froide de Tadoussac, souvent désignée par le terme anglais upwelling, est un mouvement vertical d'eaux sous-jacentes vers la surface. Elle se produit dans le secteur de l'embouchure du fjord du Saguenay, en face du village de Tadoussac, sur la rive nord du Saint-Laurent.
Le phénomène se situe à la tête du chenal Laurentien, la vallée sous-marine profonde qui traverse le golfe et l'estuaire du Saint-Laurent jusqu'à ce secteur. La région de Tadoussac marque la limite entre l'estuaire moyen et l'estuaire maritime du Saint-Laurent. Sur le plan administratif, la rive nord de l'embouchure appartient à la municipalité de Tadoussac, dans la MRC de La Haute-Côte-Nord (région administrative de la Côte-Nord), tandis que la rive opposée du Saguenay relève de la région de la Capitale-Nationale.
Le terme « remontée d'eau froide de Tadoussac » ne désigne pas un toponyme officiel, mais un phénomène physique localisé, décrit dans la littérature océanographique sous l'appellation de remontées associées aux seuils de Tadoussac.
Contexte géomorphologique
Le relief sous-marin du secteur de Tadoussac résulte d'une longue histoire glaciaire et postglaciaire. Le fjord du Saguenay est une vallée profondément creusée par les glaciers au cours du Quaternaire, puis envahie par la mer. Son embouchure est fermée par un seuil, un haut-fond rocheux et sédimentaire qui sépare le bassin profond du fjord des eaux de l'estuaire.
Du côté du Saint-Laurent, le chenal Laurentien s'interrompt brusquement à la hauteur de Tadoussac : les grandes profondeurs de l'estuaire maritime laissent place, vers l'amont, à des fonds beaucoup moins profonds dans l'estuaire moyen. Cette transition abrupte forme une sorte de marche sous-marine à la tête du chenal.
Les travaux de Jean-Claude Dionne et de Serge Occhietti sur le Quaternaire de l'embouchure du Saguenay décrivent les dépôts et les formes de terrain qui caractérisent ce secteur, notamment les terrasses et les accumulations sédimentaires liées aux fluctuations du niveau marin après le retrait des glaces.
C'est cette configuration particulière, la rencontre d'un chenal profond, d'un seuil de fjord et de fonds remontant vers l'amont, qui contraint la circulation des eaux et rend possible la remontée.
Mécanisme océanographique
L'estuaire du Saint-Laurent présente une structure verticale en trois couches durant la saison estivale :
- une couche de surface, plus chaude et moins salée, influencée par les apports d'eau douce ;
- une couche intermédiaire froide, formée en hiver et qui conserve des températures basses tout l'été ;
- une couche profonde, plus salée, d'origine atlantique, qui remonte lentement le chenal Laurentien.
Au seuil de Tadoussac, le courant horizontal de marée est contraint par le relief sous-marin. En période de flot (marée montante), l'écoulement qui se dirige vers l'amont bute sur la remontée brusque des fonds et entraîne vers la surface des eaux de la couche intermédiaire froide. En période de jusant (marée descendante), le mouvement s'inverse et des eaux de surface plongent en profondeur.
Les recherches menées à l'Université du Québec à Rimouski qualifient ce mécanisme de phénomène local, entraîné par le courant de marée et la bathymétrie. Elles le distinguent des remontées observées ailleurs dans le golfe, notamment le long du courant de Gaspé, qui sont sporadiques et associées à des instabilités frontales.
La confluence des eaux du Saguenay et du Saint-Laurent est souvent présentée, dans les ouvrages de vulgarisation, comme la cause de la remontée. Selon les travaux océanographiques, c'est toutefois l'interaction entre la marée et le relief du seuil qui en constitue le moteur principal, la confluence contribuant plutôt au mélange des masses d'eau dans le secteur.
Effets biologiques
Les eaux ramenées vers la surface sont froides et riches en éléments nutritifs, ce qui favorise la productivité biologique du secteur. La tête du chenal Laurentien est reconnue comme une zone de concentration du krill, de petits crustacés planctoniques qui effectuent des migrations verticales quotidiennes. La combinaison de ces migrations et des courants qui butent sur le relief sous-marin tend à rassembler et à retenir le krill à proximité du seuil.
Cette abondance de proies attire de nombreux prédateurs. Plusieurs espèces de cétacés fréquentent régulièrement le secteur durant la saison estivale et automnale, dont :
- le petit rorqual ;
- le rorqual commun ;
- le rorqual bleu ;
- le béluga, présent toute l'année dans l'estuaire ;
- d'autres espèces de façon plus occasionnelle, comme le rorqual à bosse.
Les poissons fourrage, de même que des oiseaux marins et des phoques, profitent également de cette productivité. Le secteur de Tadoussac constitue ainsi un maillon important de l'écosystème de l'estuaire du Saint-Laurent, où la physique des masses d'eau détermine la répartition des ressources alimentaires.
Protection et occupation du territoire
Le secteur où se produit la remontée est compris dans le parc marin du Saguenay–Saint-Laurent, aire marine protégée créée en 1998 par des lois parallèles des gouvernements du Québec et du Canada. Le parc est géré conjointement par Parcs Canada et la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq).
La présence régulière des cétacés a fait de Tadoussac un centre majeur de l'observation des baleines au Québec. Des excursions en mer, des activités en kayak et l'observation depuis la rive y sont pratiquées. Ces activités sont encadrées par une réglementation fédérale sur les activités en mer dans le parc marin, qui fixe notamment des distances d'approche des mammifères marins.
Le secteur est également traversé par la voie maritime du Saint-Laurent et par le service de traversier reliant Tadoussac à Baie-Sainte-Catherine, à l'embouchure du Saguenay. La cohabitation entre la navigation, le tourisme et la protection des cétacés constitue un enjeu de gestion du territoire marin.
Études scientifiques
Le secteur de Tadoussac fait l'objet de recherches depuis plusieurs décennies. Dès le début des années 1980, Environnement Canada publie un documentaire biophysique sur l'estuaire moyen du Saint-Laurent, qui décrit les caractéristiques physiques et biologiques de cette portion du fleuve.
Les travaux en géomorphologie, notamment ceux de Dionne et Occhietti publiés en 1996 dans la revue Géographie physique et Quaternaire, ont précisé l'histoire quaternaire de l'embouchure du Saguenay.
Plus récemment, une thèse de l'Université du Québec à Rimouski consacrée aux remontées et aux plongées d'eaux dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent, déposée en 2022, a analysé le rôle des seuils de Tadoussac et distingué ce mécanisme local, piloté par la marée, des autres remontées observées dans le système laurentien.
L'Institut des sciences de la mer de Rimouski, l'Université du Québec à Chicoutimi et Pêches et Océans Canada comptent parmi les institutions qui étudient la dynamique des masses d'eau et des organismes planctoniques de ce secteur.