Définition et dénomination
La mer de Laflamme désigne l'invasion marine qui a ennoyé, au début de l'Holocène, la dépression du Lac-Saint-Jean et la vallée du Saguenay, dans l'actuelle région administrative du Saguenay–Lac-Saint-Jean. Il ne s'agit pas d'une étendue d'eau actuelle, mais d'un épisode de l'histoire géologique régionale, reconstitué à partir des sédiments, des formes de relief et des fossiles qu'il a laissés.
Le nom a été mis de l'avant par le géographe Jean-Claude Dionne dans un article consacré à la dénomination des mers postglaciaires du Québec, publié en 1972 dans les Cahiers de géographie du Québec. Cette démarche visait à donner des appellations distinctes aux différentes invasions marines qui ont suivi la déglaciation, à l'image de la mer de Champlain dans la vallée du Saint-Laurent et de la mer de Goldthwait dans l'estuaire et le golfe.
L'appellation honore Joseph-Clovis-Kemner Laflamme (1849-1910), prêtre, professeur à l'Université Laval et l'un des premiers géologues francophones du Québec, qui s'est intéressé à la géologie de la région du Saguenay.
Formation
Au cours de la dernière glaciation, l'Inlandsis laurentidien recouvrait l'ensemble du territoire québécois sous une épaisseur de glace pouvant atteindre plusieurs kilomètres. Ce poids a provoqué un enfoncement de la croûte terrestre, phénomène désigné sous le nom de dépression glacio-isostatique.
Lors de la déglaciation, le front glaciaire a reculé plus vite que la croûte ne se relevait. Les terres déprimées se sont ainsi retrouvées sous le niveau de la mer, et les eaux marines ont pénétré dans les dépressions laissées libres par la glace. Dans la région du Saguenay, la mer a suivi le couloir du fjord, puis s'est étendue dans la cuvette du lac Saint-Jean.
Cette cuvette correspond à une dépression structurale ancienne, liée au graben du Saguenay, qui entaille les roches précambriennes de la province géologique de Grenville et conserve des lambeaux de roches sédimentaires paléozoïques. La configuration du relief préexistant a donc déterminé l'extension de l'invasion marine.
Étendue et milieu marin
La mer de Laflamme occupait la vallée du Saguenay et les basses-terres entourant l'actuel lac Saint-Jean. Elle communiquait avec les eaux de l'estuaire du Saint-Laurent par le fjord du Saguenay. Plusieurs auteurs la présentent comme un prolongement des mers postglaciaires du Saint-Laurent, parfois rattaché à la mer de Champlain, parfois à la mer de Goldthwait, qui occupait l'estuaire à la même époque.
La salinité de cette mer n'était pas uniforme. Les grandes rivières qui s'y jetaient, notamment au nord de la cuvette, apportaient d'importants volumes d'eau douce et de sédiments, de sorte que la partie septentrionale du bassin aurait été saumâtre.
Les rivières issues du Bouclier canadien, telles la Péribonka, la Mistassini et l'Ashuapmushuan, ont construit des deltas dans cette mer, en y déversant les sables et graviers provenant de la fonte glaciaire.
Chronologie et régression
Les repères chronologiques de la mer de Laflamme varient selon les études, les méthodes de datation et les conventions employées (années radiocarbone ou années calibrées).
| Référence | Période proposée |
|---|---|
| Jean-Claude Dionne | environ 10 300 à 8 000 ans avant le présent |
| Sépaq (vulgarisation) | environ 10 000 à 7 000 ans avant aujourd'hui |
La régression s'explique par le relèvement isostatique des terres après la disparition de la charge glaciaire. À mesure que la croûte remontait, le niveau relatif de la mer baissait, la ligne de rivage reculait et les anciens fonds marins émergeaient. Le bassin du lac Saint-Jean a finalement été isolé de la mer et transformé en milieu d'eau douce, ancêtre du lac actuel. Les terrasses étagées et les anciennes lignes de rivage visibles autour du lac témoignent de cette émersion progressive.
Dépôts et héritage géomorphologique
La mer de Laflamme a laissé une couverture sédimentaire qui façonne encore les paysages du Saguenay–Lac-Saint-Jean.
- Argiles marines : les particules fines décantées en eau profonde forment d'épais dépôts argileux dans les basses-terres. Ces argiles constituent le support d'une part importante des terres agricoles de la plaine du Lac-Saint-Jean et du Saguenay.
- Sables deltaïques et littoraux : les deltas édifiés par les rivières, puis remaniés par les vagues lors de la régression, ont produit de vastes étendues sableuses, notamment au nord du lac. La pointe Taillon en est un exemple.
- Terrasses : les paliers successifs marquent les niveaux occupés par la mer au fil de son retrait.
Certaines argiles marines de la région sont dites sensibles : remaniées, elles peuvent perdre leur cohésion. Elles sont associées à des glissements de terrain, dont celui de Saint-Jean-Vianney, survenu le 4 mai 1971. La connaissance de ces dépôts intéresse ainsi l'aménagement du territoire et la gestion des risques naturels.
Témoins biologiques
Les sédiments de la mer de Laflamme renferment des coquillages marins qui permettent de dater l'invasion et de reconstituer les conditions du milieu.
La flore actuelle conserve aussi la trace de cet épisode. Des plantes adaptées aux milieux sablonneux littoraux, dont l'hudsonie tomenteuse, l'ammophile à ligule courte et la gesse maritime, sont présentées comme des reliques de l'ancien environnement côtier. Elles subsistent sur les rives du lac Saint-Jean, en particulier dans le parc national de la Pointe-Taillon, géré par la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq). La présence de ces espèces, loin des côtes marines actuelles, illustre la persistance d'habitats hérités de l'ancien rivage.
Place parmi les mers postglaciaires du Québec
La mer de Laflamme fait partie d'un ensemble d'invasions marines qui ont suivi le retrait de l'Inlandsis laurentidien sur le territoire québécois. Les sources la distinguent notamment :
- de la mer de Champlain, qui a occupé la vallée du Saint-Laurent, la vallée de l'Outaouais et le bassin du lac Champlain ;
- de la mer de Goldthwait, qui a recouvert les rives de l'estuaire et du golfe du Saint-Laurent ;
- d'autres mers plus nordiques, comme la mer de Tyrrell autour de la baie d'Hudson.
Par sa position dans une cuvette intérieure reliée à l'océan par un étroit fjord, la mer de Laflamme forme un cas particulier, où les apports fluviaux abondants ont fortement influencé la salinité et la sédimentation.