Contexte
Le Front commun de 1972 s'inscrit dans les transformations des relations de travail amorcées pendant la Révolution tranquille. Le Code du travail adopté en 1964 et la législation de 1965 sur la fonction publique reconnaissent aux salariés des secteurs public et parapublic le droit de négocier collectivement et de faire la grève. L'État québécois devient alors l'employeur, direct ou indirect, d'une main-d'œuvre nombreuse dans la fonction publique, l'éducation, la santé et les services sociaux.
Au cours des années 1960, les négociations se déroulent encore en grande partie de manière fragmentée, organisation par organisation et centrale par centrale. Le gouvernement cherche toutefois à centraliser la détermination des conditions de travail. Les syndicats y voient une raison de coordonner leur action face à un interlocuteur unique.
Au tournant des années 1970, le contexte idéologique se radicalise. Les centrales publient des documents de réflexion très critiques à l'égard de l'État et du système économique :
- Ne comptons que sur nos propres moyens, à la CSN (1971) ;
- L'État, rouage de notre exploitation, à la FTQ (1971) ;
- L'école au service de la classe dominante, à la CEQ (1972).
Les événements d'octobre 1970 et le climat social du début de la décennie contribuent également à durcir les rapports entre le mouvement syndical et le gouvernement libéral de Robert Bourassa, élu en avril 1970.
Formation et revendications
Le Front commun se constitue officiellement en janvier 1972. Trois organisations y participent :
| Centrale | Président |
|---|---|
| Confédération des syndicats nationaux (CSN) | Marcel Pepin |
| Fédération des travailleurs du Québec (FTQ) | Louis Laberge |
| Centrale de l'enseignement du Québec (CEQ) | Yvon Charbonneau |
L'alliance regroupe environ 210 000 salariés des secteurs public et parapublic, notamment dans les ministères, les commissions scolaires, les cégeps, les hôpitaux et les établissements de services sociaux. Pour la première fois, des centrales rivales présentent une plateforme commune à l'État employeur.
La revendication emblématique est un salaire minimum de 100 $ par semaine pour tous les salariés de l'État. Elle vise d'abord les travailleurs et les travailleuses les moins bien rémunérés, souvent employés dans le secteur hospitalier et les services de soutien. Le Front commun réclame aussi :
- l'indexation des salaires au coût de la vie ;
- la sécurité d'emploi ;
- l'amélioration générale des conditions de travail ;
- la réduction des écarts salariaux entre les catégories d'emploi.
Ces revendications dépassent la seule négociation salariale. Les dirigeants syndicaux présentent l'État comme un employeur qui doit donner l'exemple au reste de la société québécoise, notamment en matière de rémunération minimale.
Grève générale et loi 19
Les négociations piétinent au cours de l'hiver 1972. Après des débrayages préliminaires, le Front commun déclenche une grève générale illimitée le 11 avril 1972. Le mouvement paralyse une grande partie des services publics québécois : écoles, cégeps, hôpitaux, établissements sociaux et services gouvernementaux.
Dans les établissements de santé, les tribunaux prononcent des injonctions qui ordonnent le maintien de certains services. Plusieurs syndicats refusent de s'y conformer. Les poursuites pour outrage au tribunal se multiplient.
Le 21 avril 1972, l'Assemblée nationale adopte la loi 19, une loi spéciale qui ordonne le retour au travail des grévistes. Elle suspend l'exercice du droit de grève dans le secteur public et prévoit des sanctions en cas de désobéissance. Elle permet en outre au gouvernement de fixer les conditions de travail par décret si les parties ne parviennent pas à une entente.
Les dirigeants des trois centrales envisagent d'abord de défier la loi. Après consultation de leurs membres, ils recommandent finalement le retour au travail. La grève générale proprement dite a donc duré une dizaine de jours. Pour les syndicats, l'adoption de la loi 19 confirme leur analyse de l'État comme partie au conflit plutôt qu'arbitre. Pour le gouvernement, elle se justifie par la nécessité de rétablir les services essentiels à la population.
Emprisonnement des chefs syndicaux et soulèvement de mai
Marcel Pepin, Louis Laberge et Yvon Charbonneau sont condamnés pour avoir incité les travailleurs à ne pas respecter les injonctions et les ordres de retour au travail. Ils sont incarcérés en mai 1972.
Cet emprisonnement déclenche une vague de protestation d'une ampleur inédite. Dans plusieurs régions, des travailleurs des secteurs public et privé débrayent spontanément. Des stations de radio sont occupées, des usines et des chantiers arrêtés, et des manifestations se tiennent dans de nombreuses villes.
Sept-Îles
L'épisode le plus marquant survient à Sept-Îles, sur la Côte-Nord. Pendant plusieurs jours de mai 1972, des grévistes y bloquent les accès à la ville, occupent des lieux stratégiques et paralysent l'activité économique locale. Des affrontements les opposent aux forces de l'ordre et à des opposants au mouvement. Certains auteurs qualifient cet épisode d'« insurrection ouvrière », tandis que d'autres insistent sur son caractère local et spontané.
Les trois présidents sont libérés quelques semaines après leur incarcération. Les débrayages se résorbent progressivement, mais les conflits sectoriels se poursuivent dans certains milieux au cours des mois suivants.
Dénouement et bilan
Après la fin de la grève, les négociations reprennent par secteur et par organisation. Des conventions collectives sont conclues au cours des mois suivants. Le bilan du conflit fait l'objet d'appréciations divergentes selon les sources et les catégories de salariés.
Plusieurs gains sont généralement attribués au Front commun :
- des hausses salariales importantes, en particulier pour les salariés les moins rémunérés ;
- l'introduction de mécanismes d'indexation des salaires au coût de la vie ;
- des dispositions de sécurité d'emploi dans le secteur public.
Les historiens distinguent toutefois les revendications initiales des résultats effectivement inscrits dans les conventions. L'objectif du salaire minimum de 100 $ par semaine, en particulier, n'a pas été atteint immédiatement pour l'ensemble des salariés.
Le conflit provoque aussi des fractures internes. Au sein de la CSN, des dirigeants opposés à l'orientation radicale de la centrale et à sa participation au Front commun font scission. Ils fondent en 1972 la Centrale des syndicats démocratiques (CSD). Ces tensions témoignent du débat qui traverse alors le mouvement syndical québécois sur son rôle politique.
Postérité et mémoire
Le Front commun de 1972 inaugure une série de grandes négociations coordonnées entre l'État québécois et les centrales syndicales. D'autres fronts communs CSN-FTQ-CEQ sont formés lors des rondes de négociation de 1975-1976, de 1979 et de 1982-1983. Ces rondes structurent les relations de travail dans les secteurs public et parapublic jusqu'au début des années 1980. Elles consolident aussi le modèle de négociation centralisée qui caractérise encore aujourd'hui le secteur public québécois.
Le conflit occupe une place importante dans la mémoire du mouvement syndical. Il est souvent présenté comme la plus vaste grève de l'histoire du Québec à son époque et comme l'un des moments de plus forte politisation du syndicalisme québécois. L'emprisonnement simultané des présidents des trois principales centrales demeure un épisode sans équivalent.
Le recours à une loi spéciale pour mettre fin à une grève du secteur public crée aussi un précédent. Les gouvernements successifs y ont eu recours à plusieurs reprises au cours des décennies suivantes.
Les fronts communs ultérieurs, dont celui de 2023, sont régulièrement mis en perspective avec celui de 1972 dans les médias et les travaux historiques. Le conflit figure également dans les ressources pédagogiques consacrées à l'histoire du Québec et du syndicalisme.