Origines et fondation
Dès le XVIIe siècle, les autorités de la Nouvelle-France s'intéressent aux gisements de minerai de fer de la région de Trois-Rivières. Le minerai des marais et des tourbières, abondant dans les basses terres du Saint-Maurice, se prête à une exploitation d'envergure, à proximité de forêts capables de fournir le charbon de bois et de cours d'eau offrant la force motrice nécessaire.
En 1730, le marchand montréalais François Poulin de Francheville obtient un brevet l'autorisant à exploiter les mines de fer de la seigneurie. Il entreprend les premiers travaux, mais meurt en 1733 avant que l'entreprise ne soit véritablement en activité. La même année, une société, la Compagnie des Forges de Saint-Maurice, est constituée pour poursuivre le projet.
La construction des installations est confiée à François-Pierre-Olivier de Vézin, maître de forges venu de France. Sous sa direction, un haut fourneau est érigé près d'un ruisseau qui se jette dans la rivière Saint-Maurice. Il est allumé le 20 août 1738, date qui marque le début de la production sidérurgique régulière dans la colonie.
Les difficultés financières de la compagnie conduisent rapidement l'État à prendre en main l'établissement, qui devient une entreprise exploitée pour le compte de la Couronne française jusqu'à la fin du Régime français.
Procédés et production
Les Forges du Saint-Maurice reposent sur le procédé de réduction indirecte, la technique sidérurgique dominante en Europe à l'époque. Le travail se déroule en deux étapes :
- au haut fourneau, le minerai de fer, mêlé à un fondant et chauffé au charbon de bois, est réduit en fonte, un métal liquide coulé directement dans des moules ou en gueuses ;
- à la forge, les gueuses de fonte sont affinées, c'est-à-dire réchauffées et martelées pour en retirer une partie du carbone et obtenir du fer malléable, transformé en barres.
L'ensemble exige un approvisionnement constant en minerai, en charbon de bois et en eau, ce qui explique l'implantation du complexe en milieu forestier, au bord d'un cours d'eau dont le débit actionne soufflets et marteaux.
Sous le Régime français, une grande partie de la production répond aux besoins de la marine royale : la fonte et le fer des Forges alimentent notamment l'arsenal de Rochefort, en France, et le chantier naval de Québec. Les Forges fabriquent aussi des objets de fonte destinés à la colonie.
Après la Conquête, la production s'oriente davantage vers le marché colonial, en particulier les poêles et autres objets de chauffage, la vaisselle et les ustensiles de cuisine en fonte ainsi que l'outillage agricole. Les poêles des Forges du Saint-Maurice comptent parmi les produits les plus connus de l'établissement.
Sous le Régime britannique
La capitulation de la Nouvelle-France en 1760 fait passer les Forges sous l'autorité britannique. L'établissement demeure propriété de l'État, mais son exploitation est confiée, à partir des années 1760, à des particuliers en vertu de baux successifs. Ce mode de gestion se maintient pendant plusieurs décennies et marque la période la plus longue de l'histoire du site.
Au fil des baux, les exploitants adaptent la production aux besoins de la population de la colonie, dont la croissance démographique soutient la demande en objets de fonte. Les Forges conservent une position dominante dans la production sidérurgique du Bas-Canada, appuyée sur le contrôle des ressources forestières et minières des terres qui leur sont rattachées.
En 1846, l'État vend l'établissement à des intérêts privés. Les Forges entrent alors dans une période plus difficile : l'épuisement progressif des ressources de minerai et de bois à proximité, l'apparition d'établissements concurrents en Mauricie et ailleurs, ainsi que l'évolution des techniques sidérurgiques en Amérique du Nord et en Europe accroissent la pression sur une entreprise fondée sur des méthodes héritées du XVIIIe siècle.
Fin de l'exploitation
Malgré la poursuite de l'activité par des propriétaires privés dans la seconde moitié du XIXe siècle, les Forges du Saint-Maurice ne parviennent pas à soutenir la concurrence des établissements plus modernes. L'utilisation du charbon de bois, l'éloignement des gisements exploitables et la taille modeste des installations limitent leur rentabilité face à une sidérurgie industrielle de plus en plus fondée sur le charbon minéral et sur des volumes de production beaucoup plus importants.
L'activité cesse définitivement en mars 1883, après plus de 150 ans d'exploitation. Les Forges ont alors fonctionné de façon presque continue depuis la mise à feu du haut fourneau en 1738, sous trois régimes de gestion successifs : la compagnie privée des débuts et l'exploitation royale sous le Régime français, les baux accordés sous le Régime britannique, puis la propriété privée à partir de 1846.
Après la fermeture, les bâtiments sont progressivement abandonnés ou démantelés, et le village qui entourait l'établissement se dépeuple. Le site conserve néanmoins dans son sol les traces de l'ensemble de ces périodes, ce qui en fera plus tard un terrain privilégié de recherche archéologique.
Une communauté industrielle
Au-delà de ses installations techniques, l'établissement donne naissance à un véritable village industriel, organisé autour du haut fourneau et des forges. Les Forges du Saint-Maurice sont considérées comme l'origine de la première communauté industrielle du Canada.
Cette communauté rassemble plusieurs groupes aux rôles distincts :
- les artisans spécialisés du haut fourneau et des forges, dont les premiers sont en partie recrutés en France pour leur savoir-faire ;
- les ouvriers chargés de l'extraction du minerai, de la coupe du bois et de la fabrication du charbon de bois ;
- le personnel administratif et le maître de forges, qui dirigent l'établissement et en tiennent les comptes.
La vie du village est rythmée par le travail sidérurgique, qui impose des tâches continues et saisonnières. Les familles ouvrières résident sur place, dans des habitations regroupées à proximité des installations, tandis que la direction occupe un bâtiment distinct, plus imposant. Cette organisation hiérarchisée, où l'employeur encadre à la fois le travail, le logement et une partie de la vie quotidienne, préfigure les villages de compagnie qui se multiplieront plus tard au Québec, notamment en Mauricie avec l'essor des industries forestières et papetières.
Le site témoigne ainsi à la fois de l'histoire technique de la sidérurgie et de l'histoire sociale d'une communauté ouvrière de la Nouvelle-France et du Bas-Canada.
Désignation et mise en valeur
La valeur historique des Forges est reconnue au début du XXe siècle. Le lieu est désigné lieu historique national du Canada : le registre fédéral des lieux patrimoniaux retient le 28 octobre 1919 comme date de désignation, tandis que d'autres présentations de Parcs Canada mentionnent l'année 1920.
En 1963, le gouvernement du Québec devient propriétaire du site. En 1973, une entente entre les gouvernements du Canada et du Québec transfère les terrains et leur usage au gouvernement fédéral. Ce transfert ouvre la voie à d'importants travaux de recherche archéologique et de mise en valeur, qui permettent de documenter l'organisation de l'établissement et la vie de ses habitants.
Parcs Canada y recense 252 vestiges liés à l'exploitation du minerai de fer et à l'occupation du lieu entre 1732 et 1883. Ces vestiges comprennent notamment les restes du haut fourneau, des forges et des habitations du village.
Le lieu historique national des Forges-du-Saint-Maurice est situé à environ 15 kilomètres au nord du centre-ville de Trois-Rivières, dans la région administrative de la Mauricie. Il est administré par Parcs Canada, qui en assure la conservation et la présentation au public et qui a tenu en 2019 une consultation publique sur la gestion du site.