Contexte et déclenchement
À la fin des années 1920, le Québec est une société déjà largement urbanisée et industrialisée. Son économie repose en bonne partie sur l'exportation de ressources naturelles (bois, pâtes et papiers, minerais) et sur une industrie manufacturière concentrée à Montréal et dans plusieurs villes moyennes. En 1930, la population de la province est estimée à 2,83 millions d'habitants.
Le krach de la Bourse de New York, en octobre 1929, ouvre une crise mondiale qui se transmet rapidement au Québec par la contraction du commerce international. La chute de la demande, notamment américaine, prive les entreprises québécoises de leurs principaux débouchés. Le protectionnisme qui se généralise au début des années 1930 aggrave cette contraction.
Au moment où la crise éclate, le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau dirige le Québec depuis 1920. À Ottawa, le conservateur Richard Bedford Bennett remplace le libéral William Lyon Mackenzie King en 1930, après une campagne électorale centrée sur le chômage. Le cadre constitutionnel de l'époque attribue l'assistance aux provinces et aux municipalités, ce qui pèse lourdement sur les administrations locales lorsque la crise s'installe.
Effets économiques
La crise touche l'ensemble des secteurs, mais de façon inégale.
- Forêt et papier : l'industrie des pâtes et papiers, très tournée vers le marché américain, voit ses ventes et ses prix s'effondrer, ce qui entraîne fermetures d'usines et réductions de production.
- Mines : le secteur minier subit lui aussi le recul de la demande internationale.
- Fabrication : la valeur de la production manufacturière québécoise diminue de 45 % entre 1929 et 1933.
- Agriculture : la baisse des prix agricoles réduit les revenus des cultivateurs, même si l'autosubsistance atténue partiellement les effets dans les campagnes.
Les villes mono-industrielles, dont l'activité dépend d'une seule usine ou d'une seule ressource, se révèlent particulièrement vulnérables : la fermeture ou le ralentissement d'un établissement suffit à priver une grande partie de la population de revenus.
La période la plus sombre se situe entre 1930 et 1933. Une reprise partielle s'amorce ensuite, interrompue par un nouveau ralentissement en 1937-1938. L'économie québécoise ne retrouve un plein régime qu'avec l'effort de guerre, à partir de 1939.
Chômage et conditions de vie
Le chômage est la manifestation la plus visible de la crise. Selon une source pédagogique, il touche près de 30 % des travailleurs syndiqués québécois en 1931. Les taux disponibles pour la période varient toutefois selon la population observée et la méthode de calcul, et ne sont pas directement comparables entre eux.
À Montréal, principal centre industriel et portuaire de la province, la crise frappe durement les quartiers ouvriers. De nombreuses familles perdent leur unique revenu, s'endettent auprès des commerçants et peinent à payer leur loyer. Les organismes de charité, largement gérés par les institutions religieuses et les sociétés de bienfaisance, sont rapidement débordés.
Les conséquences sociales se font sentir sur plusieurs plans :
- report des mariages et baisse de la natalité au cours de la décennie ;
- retour au foyer familial ou à la campagne d'une partie des sans-emploi ;
- errance d'hommes seuls, souvent jeunes, à la recherche de travail ;
- pression sur le travail des femmes, que plusieurs voix de l'époque souhaitent restreindre au profit des pères de famille.
Le recours à l'aide publique, longtemps perçu comme humiliant, devient une réalité pour une part importante de la population urbaine.
Réponses publiques
Travaux publics
La première réponse des gouvernements consiste à financer des travaux publics afin de créer de l'emploi. À la suite de la loi fédérale de 1930 sur le soulagement du chômage, une loi québécoise du 11 décembre 1930 encadre la participation provinciale aux travaux publics et l'acceptation de l'aide fédérale. Les municipalités contribuent au financement et proposent les projets.
Ces programmes laissent des réalisations durables, dont le palais Montcalm à Québec et des aménagements du parc du Mont-Royal à Montréal. Les travaux du Jardin botanique de Montréal, lancés au début des années 1930, s'inscrivent dans le même contexte.
Secours directs
Le coût élevé des travaux publics et l'ampleur du chômage amènent les gouvernements à privilégier, à partir du début des années 1930, les secours directs : une aide versée aux familles sans emploi, en bons ou en argent, pour la nourriture, le loyer, le combustible et les vêtements. À Montréal, la Ville organise à la fois des secours directs et des travaux publics. Le financement, partagé entre Ottawa, Québec et les municipalités, met à rude épreuve les finances municipales.
Colonisation
La colonisation de nouvelles terres est présentée comme une réponse à la crise, conformément à l'idéal du retour à la terre défendu par une partie du clergé et des élites. Le plan Gordon (1932), à l'initiative fédérale, puis le plan Vautrin (1934-1935), du nom du ministre québécois de la Colonisation Irénée Vautrin, financent l'établissement de familles en Abitibi, au Témiscamingue et en Gaspésie, notamment. Ces programmes ne suffisent toutefois pas à procurer un emploi à toutes les personnes touchées, et de nombreux colons font face à des conditions difficiles sur des terres peu fertiles.
Recomposition politique
La crise ébranle le gouvernement libéral de Louis-Alexandre Taschereau, réélu le 24 août 1931 mais de plus en plus critiqué pour sa proximité avec les grandes entreprises et pour le favoritisme reproché à son administration.
Action libérale nationale et Union nationale
En 1934, des libéraux dissidents réunis autour de Paul Gouin fondent l'Action libérale nationale, qui s'inspire en partie du Programme de restauration sociale publié en 1933 sous l'égide de l'École sociale populaire. Le mouvement réclame notamment la lutte contre les monopoles, en particulier dans l'électricité, et des réformes sociales et agricoles.
À l'élection du 25 novembre 1935, l'Action libérale nationale s'allie au Parti conservateur dirigé par Maurice Duplessis. Le gouvernement Taschereau est reconduit de justesse. En 1936, les travaux du Comité des comptes publics, mené par Duplessis, mettent au jour des pratiques de favoritisme qui contraignent Taschereau à démissionner en juin 1936. Adélard Godbout lui succède brièvement.
La coalition se transforme en un nouveau parti, l'Union nationale, dominé par Duplessis, qui remporte l'élection du 17 août 1936. Le gouvernement Duplessis adopte notamment l'adhésion du Québec au programme fédéral de pensions de vieillesse (1936), la loi sur l'assistance aux mères nécessiteuses (1937) et la loi dite « du cadenas » (1937), dirigée contre la propagande communiste. Il est défait par les libéraux d'Adélard Godbout le 25 octobre 1939.
Mouvements sociaux et idées
La crise nourrit une intense réflexion sur l'ordre économique et social. Au sein du catholicisme social, plusieurs intellectuels et membres du clergé critiquent le capitalisme libéral et les trusts, et préconisent le corporatisme, la coopération et le retour à la terre. Le nationalisme canadien-français se ravive, porté notamment par le chanoine Lionel Groulx et par de jeunes militants regroupés dans le mouvement Jeune-Canada, fondé en 1932, qui dénoncent la domination économique des intérêts anglophones et étrangers.
Le mouvement syndical se transforme également. Le syndicalisme catholique, regroupé depuis 1921 dans la Confédération des travailleurs catholiques du Canada, se développe dans plusieurs secteurs. En 1937, un syndicat catholique mène une grève de 10 000 travailleurs contre la Dominion Textile. La même année, la grève des midinettes de l'industrie du vêtement, à Montréal, mobilise des ouvrières sous la bannière d'un syndicat international.
À gauche, des militants communistes et socialistes organisent des associations de chômeurs et des manifestations, ce qui suscite une vive réaction des autorités religieuses et politiques. Le Parti communiste est alors durement réprimé, au Québec comme dans le reste du Canada.
Sortie de crise et héritage
La crise se prolonge durant toute la décennie 1930. La reprise économique durable est associée à la Seconde Guerre mondiale, déclarée par le Canada en septembre 1939 : la production de guerre relance l'industrie et résorbe le chômage.
La Grande Dépression laisse plusieurs héritages durables au Québec :
- Rôle de l'État : l'insuffisance de la charité privée et des ressources municipales démontre la nécessité d'une intervention publique accrue dans l'assistance sociale.
- Fédéralisme : la crise révèle le déséquilibre entre les responsabilités des provinces et leurs moyens financiers. La Commission royale des relations entre le Dominion et les provinces (commission Rowell-Sirois, 1937-1940) en fait l'analyse, et l'assurance-chômage fédérale est instaurée en 1940 après une modification constitutionnelle.
- Territoire : la colonisation des années 1930 contribue à l'occupation de l'Abitibi, du Témiscamingue et de certaines parties de la Gaspésie.
- Patrimoine bâti : de nombreux édifices et aménagements issus des programmes de travaux publics subsistent dans les villes québécoises.
- Vie politique : la naissance de l'Union nationale ouvre une période qui marque la politique québécoise jusqu'à la fin des années 1950.
Dans la mémoire collective, les « années de la crise » demeurent associées au chômage, au « secours direct » et aux privations des familles ouvrières et rurales.