Contexte
Au XVIIe siècle, la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs sont le théâtre de conflits récurrents entre la Confédération des Cinq-Nations iroquoises (Haudenosaunee), alliée commerciale des Hollandais puis des Anglais d'Albany, et l'alliance réunissant les Français et de nombreuses nations autochtones : Wendats (Hurons), Algonquins, Outaouais, Anishinaabeg et autres peuples des Grands Lacs. Ces guerres sont liées notamment au contrôle de la traite des fourrures et à l'accès aux territoires de chasse.
La dernière décennie du siècle est particulièrement violente. Le raid iroquois contre Lachine en 1689 et les expéditions françaises menées en territoire iroquois marquent une période d'hostilités soutenues. À la fin des années 1690, l'épuisement des belligérants, les pertes démographiques subies par les Cinq-Nations et la paix de Ryswick, conclue en Europe en 1697 entre la France et l'Angleterre, créent des conditions favorables à un règlement général.
La diplomatie autochtone, fondée sur les conseils, les discours, les échanges de présents et de colliers de wampum, encadre l'ensemble du processus. Les autorités françaises adoptent ces usages, et le gouverneur de la Nouvelle-France est désigné, dans le vocabulaire diplomatique des nations, sous le nom d'Onontio.
Négociations
Les pourparlers s'étendent sur plusieurs années. Amorcés sous le gouverneur Louis de Buade de Frontenac, ils se poursuivent après sa mort en 1698 sous son successeur, Louis-Hector de Callière, ancien gouverneur de Montréal. Les missionnaires jésuites et des intermédiaires, dont des Iroquois domiciliés dans les missions de la vallée du Saint-Laurent, jouent un rôle de messagers et d'interprètes.
Une première entente est conclue à Montréal en septembre 1700 entre les Français, plusieurs nations alliées et des délégués iroquois. Elle prévoit la tenue, l'été suivant, d'une grande assemblée réunissant l'ensemble des nations concernées afin de ratifier une paix générale et de procéder à l'échange des prisonniers.
La principale difficulté porte sur la restitution des captifs, que chaque nation exige comme gage de bonne foi. Le règlement de cette question, longuement débattue lors des conseils, conditionne l'adhésion de plusieurs délégations à l'accord final.
Conférence de l'été 1701
À partir de la fin de juillet 1701, des délégations venues des Grands Lacs, de la vallée du Saint-Laurent et du pays iroquois convergent vers Montréal, alors une petite ville fortifiée. Les estimations font généralement état d'environ 1 300 délégués représentant une quarantaine de nations ; les décomptes varient selon la manière de regrouper les peuples et les bandes représentés.
Les conseils se tiennent sur une plaine située hors de l'enceinte de la ville, près de la pointe où se dresse aujourd'hui le musée Pointe-à-Callière. Une épidémie frappe les délégués pendant leur séjour.
Kondiaronk
Le chef wendat Kondiaronk, surnommé « le Rat » par les Français, est l'une des figures centrales des négociations. Il prononce un discours en faveur de la paix lors d'un conseil et meurt le 2 août 1701, deux jours avant la signature. Il reçoit des funérailles solennelles à Montréal.
Signature
Le 4 août 1701, au terme des discours et des échanges de wampums et de présents, le traité est ratifié. Callière le signe au nom du roi de France, tandis que les représentants autochtones y apposent leurs marques sous forme de pictogrammes, souvent l'animal emblématique de leur clan ou de leur nation, comme la tortue, l'ours ou le loup.
Contenu du traité
Le texte du traité, rédigé en français, consigne les engagements pris lors des conseils. Ses principales dispositions sont les suivantes :
- la cessation des hostilités entre toutes les nations signataires et les Français ;
- la restitution réciproque des prisonniers et des captifs ;
- le recours au gouverneur de la Nouvelle-France comme médiateur en cas de différend entre nations, plutôt que la vengeance armée ;
- l'engagement des Cinq-Nations iroquoises à demeurer neutres en cas de guerre entre la France et l'Angleterre ;
- le partage des territoires de chasse, notamment dans la région des Grands Lacs, et la liberté de circulation et de commerce.
La même année, les Cinq-Nations concluent également un accord avec les autorités de la colonie de New York à Albany. Cette double démarche illustre la politique d'équilibre entre puissances européennes qu'adopte alors la Confédération iroquoise.
Portée et conséquences
La Grande Paix met fin à plusieurs décennies de guerres franco-iroquoises. La neutralité iroquoise protège la vallée du Saint-Laurent lors des conflits franco-anglais du début du XVIIIe siècle, notamment la guerre de Succession d'Espagne, et la colonie connaît une période de sécurité relative favorable à son développement.
Le traité consolide le réseau d'alliances entre la France et les nations des Grands Lacs, ce qui facilite l'expansion de la présence française dans l'intérieur du continent et le maintien de la traite des fourrures. La fondation du poste de Détroit par Antoine Laumet dit de Lamothe Cadillac, la même année, s'inscrit dans ce contexte.
La paix n'élimine pas tous les conflits ultérieurs, mais elle établit un cadre diplomatique durable. Les historiens y voient un exemple marquant de diplomatie interculturelle, conduite selon des protocoles largement empruntés aux traditions autochtones. Le rôle de médiateur reconnu au gouverneur demeure toutefois l'objet d'interprétations différentes selon que l'on se place du point de vue français ou de celui des nations, qui conservent leur autonomie politique.
Mémoire et commémoration
Le tricentenaire de la Grande Paix, souligné en 2001, donne lieu à de nombreuses activités commémoratives à Montréal. La même année, l'événement est désigné événement historique national du Canada. Une plaque commémorative se trouve à la place de la Grande-Paix-de-Montréal, dans le Vieux-Montréal, à proximité du lieu de la signature.
Le musée Pointe-à-Callière, cité d'archéologie et d'histoire de Montréal, présente l'histoire du traité et en diffuse une transcription. Il a souligné en 2026 le 325e anniversaire de l'événement.
La Grande Paix est par ailleurs inscrite au Répertoire du patrimoine culturel du Québec et fait l'objet d'un dossier pédagogique du RÉCIT.
