Genèse
L'ouvrage naît d'un échange épistolaire entre Jean-Paul Desbiens et André Laurendeau, directeur du quotidien Le Devoir. En 1959, Laurendeau publie des éditoriaux sur la langue parlée par les jeunes Québécois et emploie le mot « joual » pour désigner un parler relâché. Desbiens, frère enseignant de la congrégation des Frères maristes, lui écrit pour appuyer et prolonger ce constat à partir de son expérience en classe.
N'étant pas autorisé, en tant que religieux, à signer publiquement des textes de cette nature, il adopte le pseudonyme de « Frère Untel ». Plusieurs de ses lettres paraissent dans Le Devoir avant la publication du livre et suscitent un abondant courrier des lecteurs.
L'éditeur Jacques Hébert, fondateur des Éditions de l'Homme, propose de réunir et de développer ces textes en volume. L'essai paraît à Montréal à l'automne 1960, quelques mois après l'arrivée au pouvoir du gouvernement libéral de Jean Lesage, avec une préface d'André Laurendeau qui situe la démarche de l'auteur dans le débat public déjà engagé.
Contenu
Rédigé sur un ton vif, ironique et volontiers provocateur, l'essai se compose de chapitres relativement brefs qui abordent plusieurs thèmes liés.
La langue
Le point de départ est la critique du français parlé par les élèves. L'auteur décrit le « joual » comme le symptôme d'une pauvreté de la pensée et d'une démission collective, et non comme une simple question de prononciation. Il y voit le reflet d'une civilisation qui ne valorise pas l'effort intellectuel et réclame une action vigoureuse, y compris de l'État, en faveur de la qualité de la langue.
L'éducation
Desbiens s'en prend à l'organisation de l'enseignement : programmes jugés inadaptés, manuels médiocres, formation insuffisante des maîtres et rôle du Département de l'instruction publique. Il critique aussi la place faite à l'enseignement de la philosophie et le manque de rigueur intellectuelle des institutions.
La religion et l'autorité
L'essai met en cause une pratique religieuse qu'il juge conformiste et marquée par la peur, ainsi que l'autoritarisme de certaines institutions, notamment au sein des communautés enseignantes. L'auteur plaide pour une foi plus adulte et pour la liberté de parole à l'intérieur de l'Église.
La force du livre tient à cette combinaison : une critique de la langue qui débouche sur une critique de l'école, de la culture et des structures d'autorité de la société canadienne-française.
Réception et diffusion
La parution des Insolences du Frère Untel constitue un événement de librairie au Québec. Les sources divergent sur l'ampleur exacte des ventes selon les périodes considérées :
| Source | Ventes rapportées |
|---|---|
| Radio-Canada | 65 000 exemplaires en moins de trois mois |
| Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec | plus de 100 000 exemplaires en six mois |
Ces chiffres sont exceptionnels pour un essai publié au Québec à cette époque. Le livre est discuté dans la presse écrite, à la radio et à la télévision, et le pseudonyme de Frère Untel devient rapidement connu du grand public, de même que l'identité de son auteur.
L'accueil est contrasté. Une partie des milieux intellectuels et réformistes salue la franchise du propos et y trouve un écho à ses propres revendications. D'autres lecteurs, notamment dans les milieux religieux et enseignants, jugent le ton irrévérencieux et reprochent à l'auteur d'avoir publiquement critiqué l'Église et les communautés enseignantes. Le livre contribue aussi à populariser le mot « joual », qui devient un terme central des débats linguistiques et littéraires des décennies suivantes.
Conséquences pour l'auteur
La publication vaut à Jean-Paul Desbiens des sanctions de la part des autorités religieuses. Il lui est imposé de cesser de s'exprimer publiquement, et il est envoyé poursuivre des études en Europe, d'abord à Rome, puis en Suisse, à l'Université de Fribourg, où il obtient un doctorat en philosophie. Cet éloignement est souvent qualifié d'« exil ».
La correspondance qu'il entretient pendant ce séjour, étudiée notamment par l'historien Claude Hauser dans la Revue de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, montre qu'il demeure attentif à l'évolution du débat scolaire au Québec durant cette période.
De retour au Québec, Desbiens participe aux transformations du système d'éducation : il travaille au ministère de l'Éducation, créé en 1964 dans la foulée des travaux de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec (commission Parent). Il poursuit ensuite une carrière d'éditorialiste, notamment au quotidien La Presse, et publie plusieurs autres ouvrages. Il meurt en 2006.
Portée et postérité
Les Insolences du Frère Untel est fréquemment présenté comme un livre annonciateur de la Révolution tranquille. La Bibliothèque de l'Assemblée nationale du Québec le répertorie parmi les textes associés aux réformes de l'éducation des années 1960, aux côtés des grands documents politiques et législatifs de la période.
Les historiens rappellent toutefois que l'essai ne doit pas être confondu avec les rapports et décisions institutionnels qui ont effectivement transformé le système scolaire, comme le rapport Parent et la création du ministère de l'Éducation. Son rôle relève surtout de la cristallisation d'un malaise et de la mise en débat public de questions déjà soulevées par d'autres acteurs.
Sur le plan linguistique, l'ouvrage occupe une place durable dans l'histoire de la question du français au Québec. Le terme « joual » qu'il a popularisé sera repris, dans une perspective différente et parfois revendicatrice, par des écrivains et dramaturges des années 1960 et 1970, notamment dans la querelle autour de l'usage littéraire de la langue populaire.
Le cinquantième anniversaire de la publication, en 2010, a donné lieu à plusieurs retours sur l'ouvrage et sur son auteur, dont des textes rassemblés dans la bibliothèque numérique Les Classiques des sciences sociales.
Éditions
- 1960 : édition originale aux Éditions de l'Homme, à Montréal, avec une préface d'André Laurendeau.
- 1988 : édition annotée par l'auteur, qui commente son texte près de trente ans après sa parution ; elle comprend notamment une préface de Jacques Hébert.
L'édition de 1960 et l'édition annotée sont accessibles en version numérique dans la bibliothèque Les Classiques des sciences sociales, hébergée par l'Université du Québec à Chicoutimi et diffusée en partenariat avec l'Université du Québec à Montréal. La préface d'André Laurendeau y est également reproduite séparément.
L'ouvrage fait partie du patrimoine documentaire conservé par Bibliothèque et Archives nationales du Québec, dépositaire des livres publiés au Québec.