Contexte et origines
À la fin des années 1950, le système d'enseignement québécois repose sur une organisation héritée du XIXe siècle. Le Département de l'instruction publique, divisé en un comité catholique et un comité protestant, encadre l'enseignement public, tandis qu'une large part de l'enseignement secondaire classique et de la formation des maîtres relève d'institutions privées, souvent dirigées par des communautés religieuses. Le réseau est fragmenté en de très nombreuses commissions scolaires locales, et l'accès aux études secondaires et supérieures demeure inégal selon le milieu social, la langue, le sexe et la région.
Plusieurs voix réclament alors une réforme. La publication en 1960 des Insolences du frère Untel, de Jean-Paul Desbiens, critique vivement la qualité de l'enseignement et de la langue, et connaît un large retentissement. Des associations d'enseignants, des universitaires et des milieux syndicaux et économiques plaident pour une démocratisation de l'éducation.
L'élection du Parti libéral du Québec dirigé par Jean Lesage, le 22 juin 1960, ouvre la période dite de la Révolution tranquille. L'éducation figure parmi les priorités du nouveau gouvernement, qui adopte dès 1961 un ensemble de mesures connues sous le nom de « Grande Charte de l'éducation » et décide de confier à une commission d'enquête l'examen d'ensemble du système scolaire. Paul Gérin-Lajoie, alors ministre de la Jeunesse, joue un rôle central dans ces initiatives.
Création et composition
La commission est instituée en 1961 en vertu d'une loi adoptée par l'Assemblée législative. Son mandat consiste à étudier l'organisation et le financement de l'enseignement dans la province de Québec et à recommander les mesures propres à en assurer le progrès. Elle est désignée sous le nom de son président, Mgr Alphonse-Marie Parent, prêtre et vice-recteur de l'Université Laval.
La commission réunit des personnalités issues de divers horizons, catholiques et protestants, francophones et anglophones :
- Alphonse-Marie Parent, président ;
- Gérard Filion, directeur du journal Le Devoir, vice-président ;
- Guy Rocher, sociologue ;
- Jeanne Lapointe, professeure de littérature à l'Université Laval ;
- Sœur Marie-Laurent de Rome (Ghislaine Roquet), religieuse et pédagogue ;
- Paul Larocque ;
- David Munroe, éducateur de langue anglaise ;
- John McIlhone, éducateur du milieu catholique anglophone.
Arthur Tremblay, fonctionnaire et spécialiste de l'éducation, y siège à titre de membre adjoint ; il deviendra par la suite le premier sous-ministre de l'Éducation. La présence de deux femmes et la diversité confessionnelle et linguistique des membres traduisent la volonté de représenter les différentes composantes de la société québécoise de l'époque.
Travaux et rapport
La commission tient des audiences publiques dans plusieurs villes du Québec, reçoit plusieurs centaines de mémoires d'organismes et de particuliers, et visite des systèmes d'enseignement à l'étranger. Ses travaux s'étendent de 1961 à 1966.
Le Rapport de la Commission royale d'enquête sur l'enseignement dans la province de Québec, communément appelé rapport Parent, est publié par étapes à partir de 1963. Il comprend trois tomes répartis en cinq volumes :
| Tome | Objet principal | Publication |
|---|---|---|
| I | Les structures supérieures du système scolaire | 1963 |
| II | Les structures pédagogiques du système scolaire | 1964-1965 |
| III | L'administration de l'enseignement | 1966 |
Le premier tome, consacré aux structures supérieures, recommande la création d'un ministère de l'Éducation et d'un Conseil supérieur de l'éducation. Le deuxième tome, le plus volumineux, porte sur l'organisation des ordres d'enseignement, les programmes et la pédagogie. Le troisième traite de l'administration, du financement, de la confessionnalité et de la diversité religieuse et culturelle. L'ensemble totalise plus de 500 recommandations.
La publication échelonnée permet au gouvernement d'entreprendre certaines réformes avant même la remise du rapport complet, ce qui explique le chevauchement entre les travaux de la commission et leur mise en œuvre.
Principales recommandations
Le rapport Parent repose sur le principe de l'accessibilité de l'enseignement pour tous, selon les aptitudes de chacun, et sur l'idée que l'État doit assumer la responsabilité d'ensemble du système scolaire. Ses principales propositions sont les suivantes :
- Un ministère de l'Éducation doté d'un ministre responsable devant l'Assemblée, accompagné d'un Conseil supérieur de l'éducation à caractère consultatif, comprenant des comités confessionnels catholique et protestant.
- Une nouvelle structure des ordres d'enseignement : maternelle, cours élémentaire de six ans, cours secondaire de cinq ans, puis un niveau intermédiaire préuniversitaire et professionnel, appelé « institut » dans le rapport.
- L'école secondaire polyvalente, réunissant formation générale et formation professionnelle dans un même établissement.
- Le regroupement des commissions scolaires en unités plus vastes, capables d'offrir un enseignement secondaire complet.
- La formation universitaire des enseignants, en remplacement des écoles normales.
- L'élargissement de l'accès à l'enseignement supérieur, notamment par la multiplication des établissements et des mesures d'aide financière.
- La reconnaissance de la pluralité religieuse, avec la possibilité d'un enseignement non confessionnel aux côtés des écoles catholiques et protestantes.
Le rapport insiste également sur la modernisation des programmes, la pédagogie active et une meilleure orientation des élèves.
Mise en œuvre
La première recommandation majeure est concrétisée par l'adoption, en 1964, de la loi créant le ministère de l'Éducation et le Conseil supérieur de l'éducation, issue du projet de loi 60. Ce projet suscite d'importants débats, en particulier avec l'épiscopat catholique, et fait l'objet de modifications avant son adoption. Paul Gérin-Lajoie devient le premier titulaire du ministère de l'Éducation et Arthur Tremblay en est le premier sous-ministre. Le Conseil supérieur de l'éducation, organisme consultatif, entre en fonction la même année.
Les années suivantes voient la réorganisation du réseau scolaire :
- regroupement des commissions scolaires en commissions scolaires régionales chargées de l'enseignement secondaire, dans le cadre de l'opération dite « Opération 55 » ;
- construction d'écoles secondaires polyvalentes dans l'ensemble du Québec ;
- adoption en 1967 de la loi sur les collèges d'enseignement général et professionnel, qui crée les cégeps, forme québécoise du niveau intermédiaire proposé par le rapport ; les premiers ouvrent leurs portes dès l'automne 1967 ;
- création en 1968 de l'Université du Québec, réseau public d'établissements universitaires implantés à Montréal, à Trois-Rivières, à Chicoutimi et dans d'autres régions ;
- transfert progressif de la formation des maîtres vers les universités.
Ces réformes se déploient sur plusieurs années et ne reprennent pas toujours intégralement les propositions du rapport, plusieurs ayant été adaptées par le législateur et l'administration.
Postérité et mémoire
Le rapport Parent est généralement considéré comme l'un des documents fondateurs de la Révolution tranquille et comme le point de départ du système d'éducation québécois contemporain. La hausse rapide de la fréquentation scolaire au secondaire et dans l'enseignement supérieur au cours des décennies suivantes est souvent associée aux réformes qu'il a inspirées.
Son héritage a fait l'objet de nombreux bilans. Des critiques ont porté sur la taille des écoles polyvalentes, sur la centralisation administrative ou sur la persistance de la confessionnalité scolaire, qui n'a été remplacée par des commissions scolaires linguistiques qu'en 1998. Les États généraux sur l'éducation, tenus en 1995 et 1996, ont été présentés comme le plus vaste exercice de réflexion sur l'école depuis la Commission Parent.
Les anniversaires du rapport donnent lieu à des commémorations et à des publications. En 2021, plusieurs médias ont souligné les 60 ans de la création de la commission, tandis que l'Université du Québec à Montréal consacre un site documentaire au rapport et à son contexte. Le Conseil supérieur de l'éducation, issu de ses recommandations, rappelle cette filiation dans ses retours historiques. Parmi les membres de la commission, le sociologue Guy Rocher est resté une figure publique associée à sa mémoire.
