Contexte
Alain Grandbois (1900-1975), originaire de Saint-Casimir, dans Portneuf, a passé une grande partie de l'entre-deux-guerres à voyager en Europe, en Afrique et en Asie. Avant de publier Les Îles de la nuit, il s'est fait connaître comme prosateur, notamment avec Né à Québec (1933), consacré à Louis Jolliet, et Les Voyages de Marco Polo (1941).
Sa première production poétique remonte à un mince ensemble imprimé à Hankéou, en Chine, au milieu des années 1930, souvent désigné sous le nom de Poèmes d'Hankéou. Plusieurs de ces textes ont été repris dans le recueil de 1944, avec des variantes et dans un ordre différent.
La parution du recueil survient pendant la Seconde Guerre mondiale, à un moment où la poésie canadienne-française demeure largement attachée aux formes régulières et aux thèmes du terroir, malgré les ouvertures amorcées notamment par Hector de Saint-Denys Garneau avec Regards et jeux dans l'espace (1937). Le retour de Grandbois au pays, après des années d'errance, coïncide avec cette période de renouvellement des lettres québécoises.
Publication et éditions
L'édition originale paraît à Montréal en 1944 chez Lucien Parizeau et compagnie. Le volume compte 135 pages et comporte des illustrations.
Le recueil a ensuite connu plusieurs éditions :
| Année | Éditeur |
|---|---|
| 1944 | Lucien Parizeau et compagnie (édition originale) |
| 1963 | Fides |
| 1972 | Fides (réédition) |
| 1980 | Fides |
| 1994 | Typo |
Le texte a également été intégré à des ensembles regroupant la poésie de Grandbois, notamment Poèmes, publié par L'Hexagone, qui réunit Les Îles de la nuit aux recueils ultérieurs de l'auteur, Rivages de l'homme (1948) et L'Étoile pourpre (1957). Ces regroupements ont contribué à maintenir l'œuvre en circulation auprès des lecteurs et dans l'enseignement de la littérature québécoise.
Forme et écriture
Les Îles de la nuit se distingue par l'usage d'un vers libre ample, souvent proche du verset, qui s'affranchit de la rime et de la métrique régulière. La phrase poétique procède par reprises, invocations et énumérations, ce qui confère à de nombreux poèmes une allure incantatoire.
L'écriture privilégie les grandes images : la nuit, la mer, les îles, les étoiles et les espaces lointains constituent un réseau de motifs récurrents. Le titre lui-même associe l'image insulaire, celle de lieux isolés et entrevus, à l'obscurité, qui figure à la fois le mystère du monde et la menace de la mort.
La critique a souligné l'organisation du recueil, dont la succession des poèmes peut être lue comme un parcours du sujet poétique, de l'angoisse initiale vers une forme de quête. Cette composition d'ensemble distingue l'ouvrage d'une simple juxtaposition de pièces isolées, même si plusieurs textes proviennent d'une production antérieure retravaillée.
Thèmes
Le recueil s'articule autour de quelques grands thèmes :
- La mort et le temps : la conscience de la finitude traverse l'ensemble des poèmes, où le passage du temps est vécu comme une perte inévitable.
- L'amour : la relation amoureuse apparaît comme un refuge fragile, une tentative de résister à l'effacement.
- Le voyage et l'ailleurs : marquée par l'expérience de l'auteur, la poésie évoque des espaces lointains, des mers et des îles, sans pour autant se réduire à une poésie de l'exotisme.
- La dimension cosmique : le sujet poétique se situe face à l'immensité de l'univers, aux astres et à la nuit, ce que des travaux universitaires ont étudié sous l'angle de la cosmicité.
- La condition humaine : au-delà de l'expérience individuelle, le recueil interroge la solitude et le destin de l'être humain.
Ces thèmes, qui délaissent les préoccupations nationales ou religieuses dominantes dans la poésie canadienne-française antérieure, contribuent à faire du recueil une œuvre à portée universelle.
Réception et postérité
Les Îles de la nuit est largement considéré comme un tournant dans l'histoire de la poésie québécoise. L'Académie des lettres du Québec présente l'œuvre comme ayant marqué la littérature du Québec, et l'histoire littéraire associe le recueil à l'avènement de la poésie moderne.
Grandbois est souvent rangé parmi les aînés de la modernité poétique québécoise, aux côtés d'Hector de Saint-Denys Garneau, de Rina Lasnier et d'Anne Hébert. Les poètes de la génération de L'Hexagone, maison d'édition fondée en 1953, ont reconnu l'importance de son œuvre, et la reprise de ses poèmes dans cette maison témoigne de ce lien.
L'héritage de Grandbois se manifeste aussi sur le plan institutionnel : l'Académie des lettres du Québec décerne le prix Alain-Grandbois, qui récompense un recueil de poésie. Le recueil de 1944 demeure par ailleurs un texte régulièrement étudié dans l'enseignement collégial et universitaire de la littérature québécoise.
Études critiques
Le recueil a suscité une abondante critique universitaire portant sur son imaginaire, ses thèmes et sa structure.
Un mémoire de maîtrise de Richard Gingras, réalisé à l'Université Laval, examine le parcours et la quête du sujet poétique à travers l'ordonnance des poèmes. Un autre travail universitaire porte sur la dimension cosmique du recueil et sur la manière dont le poète situe l'expérience humaine dans l'immensité de l'univers. Des études ont également comparé les versions antérieures de certains poèmes à celles retenues dans l'édition de 1944.
La critique s'est aussi intéressée à la place de l'œuvre dans l'ensemble de la production de Grandbois, notamment par l'étude de sa correspondance, publiée aux Presses de l'Université de Montréal. Des revues savantes, au Québec comme ailleurs au Canada, ont consacré des articles à la poésie de Grandbois et au rôle de ce recueil dans l'évolution de la poésie québécoise du vingtième siècle.