Biographie
Réjean Ducharme naît en 1941 à Saint-Félix-de-Valois, dans la région de Lanaudière, et meurt à Montréal en 2017. Sa vie personnelle demeure peu documentée, en grande partie par son propre choix : dès la parution de son premier roman, il refuse les entrevues, les photographies et les apparitions publiques.
Sa carrière littéraire commence de manière singulière. Son manuscrit de L'avalée des avalés est publié en 1966 à Paris par les éditions Gallimard, ce qui est rare pour un jeune auteur québécois de l'époque. Le roman lui assure une notoriété immédiate au Québec comme en France, tandis que l'auteur reste invisible, ce qui alimente les spéculations sur son identité.
Il poursuit ensuite une production soutenue pendant plus de trente ans, d'abord surtout romanesque, puis diversifiée vers le théâtre, le cinéma et la chanson. Son dernier roman, Gros mots, paraît en 1999. Il passe la dernière partie de sa vie à Montréal, toujours à l'écart des médias. Sa mort, en 2017, donne lieu à de nombreux hommages dans la presse québécoise, qui évoque alors la fin d'un « mythe » littéraire.
Œuvre romanesque
L'œuvre romanesque de Réjean Ducharme constitue le cœur de sa production. Elle s'étend de 1966 à 1999.
| Année | Titre |
|---|---|
| 1966 | L'avalée des avalés |
| 1967 | Le nez qui voque |
| 1968 | L'océantume |
| 1973 | L'hiver de force |
| 1976 | Les enfantômes |
| 1990 | Dévadé |
| 1994 | Va savoir |
| 1999 | Gros mots |
L'avalée des avalés
Premier roman publié, L'avalée des avalés suit Bérénice Einberg, une enfant qui se dresse contre le monde des adultes et contre tout ce qui menace de l'« avaler ». Le livre est considéré comme une œuvre majeure de la littérature québécoise et figure parmi les titres recommandés par Bibliothèque et Archives nationales du Québec dans sa sélection des incontournables de la littérature québécoise.
Les romans suivants
Le nez qui voque et L'océantume prolongent l'exploration de l'enfance et de l'adolescence en révolte. L'hiver de force met en scène un couple montréalais qui choisit le retrait du monde, tandis que Les enfantômes revient sur l'enfance et la mémoire. Après une longue pause romanesque, Dévadé, Va savoir et Gros mots composent un ensemble plus tardif, ancré dans un quotidien marginal.
Ses romans ont été réunis en un volume de la collection Quarto, chez Gallimard.
Théâtre, cinéma et chanson
Théâtre
Réjean Ducharme écrit pour la scène dès la fin des années 1960. En 1968 sont présentées Le Cid maghané, parodie de la tragédie de Corneille, et Ines Pérée et Inat Tendu. Sa pièce HA ha!... compte également parmi ses textes dramatiques connus. Son théâtre reprend les procédés de ses romans : jeux de mots, détournement des classiques et langue populaire mêlée à une écriture très travaillée.
Cinéma
Il collabore avec le cinéaste Francis Mankiewicz, pour qui il écrit les scénarios de deux longs métrages :
- Les bons débarras, qui raconte la relation exclusive entre une fillette, Manon, et sa mère dans les Laurentides ;
- Les beaux souvenirs (1981).
Les bons débarras est régulièrement cité parmi les films marquants du cinéma québécois.
Chanson
Ducharme a aussi écrit des paroles de chansons, notamment pour Robert Charlebois et Pauline Julien. Ce travail de parolier, moins connu que ses romans, prolonge son travail sur la sonorité et la plasticité de la langue.
Style et thèmes
L'écriture de Réjean Ducharme se caractérise par une forte inventivité verbale. Ses titres en donnent un aperçu : Le nez qui voque joue sur « équivoque », L'océantume associe océan et amertume, Les enfantômes fusionne enfants et fantômes, et Dévadé détourne le mot « évadé ». Calembours, néologismes, déformations de mots et ruptures de ton parcourent l'ensemble de l'œuvre.
Plusieurs thèmes reviennent d'un livre à l'autre :
- l'enfance et l'adolescence comme lieux de pureté et de révolte ;
- le refus du monde adulte, de ses conventions et de ses compromis ;
- la marginalité et le retrait volontaire de la société ;
- l'amitié et l'amour exclusifs, souvent menacés ;
- la langue elle-même, que les personnages manipulent comme une arme ou un refuge.
Ce style a souvent été rapproché de la tradition de la parodie et de la dérision, tout en étant ancré dans le français parlé au Québec. Les manuscrits et avant-textes de ses romans, comme ceux de L'hiver de force, ont fait l'objet de travaux universitaires en génétique textuelle, notamment à l'Université du Québec à Montréal.
Anonymat et réception
Le refus de la célébrité est l'un des traits les plus connus de Réjean Ducharme. Il ne donne pratiquement aucune entrevue et ne se montre presque jamais en public ; seules quelques photographies de lui circulent. Ce retrait a contribué à construire autour de lui une figure presque légendaire dans le milieu littéraire québécois.
La réception de ses premiers romans, dans le contexte des lettres québécoises des années 1960, a été étudiée par la critique universitaire. Des chercheurs ont notamment analysé la manière dont la presse et le milieu littéraire ont fait de lui une sorte de « messie » des lettres québécoises au moment de la Révolution tranquille, alors que l'auteur restait absent de la scène publique. D'autres travaux se sont intéressés à sa position « loin du milieu », c'est-à-dire à distance des institutions et des réseaux littéraires.
Son œuvre a fait l'objet de nombreux dossiers critiques, dont un numéro de la revue Québec français qui lui est entièrement consacré en 2011. Elle demeure étudiée dans les établissements d'enseignement du Québec et lue en France.
Distinctions et hommages
Réjean Ducharme a reçu plusieurs distinctions au cours de sa carrière. La plus importante sur le plan québécois est le prix Athanase-David, qui lui est remis en 1994. Ce prix, qui fait partie des Prix du Québec décernés par le gouvernement du Québec, souligne l'ensemble de l'œuvre d'un écrivain.
Reconnaissance patrimoniale
En 2016, cinquante ans après sa publication, la parution de L'avalée des avalés est désignée événement historique par le gouvernement du Québec, en vertu de la Loi sur le patrimoine culturel. Cette désignation reconnaît la place du roman dans l'histoire littéraire du Québec.
Toponymie
La Ville de Montréal a donné son nom à la bibliothèque Réjean-Ducharme, située dans l'arrondissement du Sud-Ouest. Le nom est inscrit à la Banque de noms de lieux de la Commission de toponymie du Québec.
Commémorations
Le soixantième anniversaire de la parution de L'avalée des avalés, en 2026, a été souligné dans la presse québécoise.
Fonds et postérité
En 2018, la succession de Réjean Ducharme fait don au Musée de la civilisation, à Québec, du contenu de son bureau, de sa bibliothèque de chevet et de son atelier. Ce don permet de mieux connaître l'environnement de travail d'un auteur qui s'était tenu à l'écart du public.
La bibliothèque de l'écrivain
Sa bibliothèque personnelle comptait environ 1 800 livres et 175 disques. Un inventaire descriptif de cette collection a été publié en 2020 par les chercheuses Jacinthe Martel, Monique Bertrand et Monique Jean. Cet ouvrage permet de connaître les lectures de l'écrivain et d'éclairer certaines sources de son œuvre. Il a été présenté dans les médias québécois et recensé dans la revue de génétique littéraire Genesis.
Rééditions et lectures
La réunion de ses romans en un volume de la collection Quarto, chez Gallimard, a relancé l'intérêt pour son œuvre en France. Au Québec, ses livres continuent d'être lus, enseignés et adaptés, et sa figure demeure une référence pour plusieurs générations d'écrivains.