Définition et origines
La musique traditionnelle québécoise regroupe des chansons, des airs instrumentaux et des pratiques rythmiques transmis de génération en génération, le plus souvent par l'oreille et l'imitation plutôt que par la partition. Elle n'est pas un répertoire figé : les pièces circulent, se transforment et se réinterprètent d'un interprète à l'autre et d'une région à l'autre.
Ses racines sont multiples :
- l'héritage français, apporté par les colons des XVIIe et XVIIIe siècles, fournit l'essentiel du répertoire chanté. Il s'agit de chansons de tradition orale dont beaucoup ont des équivalents en France ;
- les apports écossais et irlandais, qui s'intensifient après la Conquête et au XIXe siècle, marquent fortement la musique de danse. Le reel, la gigue et plusieurs airs de violon en témoignent ;
- les échanges nord-américains avec les communautés anglophones, acadiennes et américaines enrichissent ensuite les répertoires et les instruments.
Ce métissage a produit une tradition distincte, reconnaissable notamment à l'usage de la podorythmie et aux structures irrégulières de nombreux airs de violon. Ces airs ajoutent ou retranchent des temps par rapport aux modèles d'origine. Longtemps associée au milieu rural, à la vie dans les chantiers et aux fêtes du calendrier, comme le temps des Fêtes et la mi-carême, cette musique accompagnait la vie sociale des familles et des paroisses.
Répertoire chanté
Le répertoire vocal constitue le socle le plus ancien de la tradition. Il comprend plusieurs genres :
- la chanson à répondre, forme emblématique dans laquelle un meneur chante un vers que l'assemblée reprend en chœur. Elle favorise la participation collective lors des veillées et du travail ;
- la complainte, chanson narrative souvent tragique qui relate un naufrage, un accident, une mort ou un drame local ;
- les chansons humoristiques, satiriques et de circonstance, qui commentent la vie quotidienne ;
- les chansons de métiers, notamment celles des voyageurs, des draveurs et des bûcherons.
La turlutte
La turlutte, aussi écrite turlute, est une vocalisation rythmique sans paroles qui imite parfois le son d'un instrument, en particulier le violon. Elle sert à soutenir la danse en l'absence de musicien ou à orner une chanson. Elle est souvent associée à Mary Travers, dite La Bolduc, qui l'a popularisée dans ses enregistrements à partir de la fin des années 1920.
La transmission orale explique l'existence de nombreuses versions d'une même chanson. Les collecteurs ont ainsi recueilli des variantes de texte, de mélodie et de refrain selon les régions et les familles d'interprètes.
Musique instrumentale et danse
La musique instrumentale traditionnelle est d'abord une musique de danse. Le violon y occupe une place centrale. Le violoneux, souvent autodidacte, joue reels, gigues, valses, hornpipes et airs de quadrille, accompagné ou non.
Instruments caractéristiques
| Instrument ou pratique | Rôle |
|---|---|
| Violon | Mélodie principale de la musique de danse |
| Accordéon diatonique | Mélodie et soutien rythmique, répandu à partir de la fin du XIXe siècle |
| Harmonica (musique à bouche) | Mélodie, instrument accessible et portatif |
| Guimbarde | Mélodie et rythme |
| Podorythmie | Battements de pieds en position assise qui marquent le rythme |
| Cuillères, os | Percussion d'accompagnement |
| Piano, guitare | Accompagnement harmonique, surtout au XXe siècle |
La podorythmie, qui consiste à frapper le sol des pieds en jouant ou en chantant, est l'un des traits les plus distinctifs de la tradition québécoise.
Danses
Ces répertoires accompagnent la gigue, danse percussive individuelle, ainsi que des danses collectives. Parmi celles-ci figurent le set carré et ses figures annoncées par un câleur, les quadrilles, les cotillons et les danses en ligne ou en cercle. La forme des airs suit souvent les besoins des danseurs, ce qui explique la souplesse de leur structure.
Collecte, enregistrement et diffusion
Les premiers recueils
L'intérêt savant pour la chanson traditionnelle se manifeste au XIXe siècle. En 1865, Ernest Gagnon publie Chansons populaires du Canada, l'un des premiers recueils importants de chansons de tradition orale au Québec.
Les folkloristes du XXe siècle
Au début du XXe siècle, l'anthropologue Marius Barbeau entreprend une vaste collecte de chansons, de contes et d'airs auprès des porteurs de tradition. En 1919, avec Édouard-Zotique Massicotte, il organise à Montréal des « Veillées du bon vieux temps ». Ces spectacles présentent sur scène des chanteurs et des musiciens traditionnels. La formule est ensuite reprise par d'autres organisateurs. Plus tard, Luc Lacourcière fonde les Archives de folklore de l'Université Laval, qui deviennent un centre majeur de documentation de la tradition orale.
L'ère du disque et de la radio
À partir des années 1920, l'industrie du disque et la radio offrent une diffusion nouvelle aux interprètes. Des violoneux comme Joseph Allard enregistrent des airs de danse. La Bolduc connaît une grande popularité avec des chansons inspirées de la tradition. Après la Seconde Guerre mondiale, le violoneux Jean Carignan acquiert une renommée internationale. Ces enregistrements anciens constituent aujourd'hui une source précieuse pour l'étude des répertoires et des styles d'interprétation.
Renouveau et pratiques contemporaines
À partir des années 1970, la musique traditionnelle connaît un renouveau, porté par l'affirmation identitaire et le mouvement folk. Des groupes réinterprètent le répertoire avec des arrangements nouveaux, tout en conservant la chanson à répondre, le violon et la podorythmie. La Bottine souriante, formée en 1976 dans Lanaudière, devient l'une des formations les plus connues de ce mouvement.
Au tournant du XXIe siècle, une nouvelle génération prolonge cette dynamique. Des groupes comme Le Vent du Nord, fondé en 2002, ou Les Charbonniers de l'enfer, ensemble vocal a cappella, se produisent au Québec et à l'étranger. Le courant dit « néo-trad » associe pour sa part des éléments traditionnels au rock, à la musique populaire ou à d'autres styles.
La tradition demeure aussi une pratique sociale. Les veillées de danse, les sessions informelles entre musiciens, les camps et les festivals entretiennent la transmission directe des airs et des chansons. Plusieurs acteurs du milieu insistent sur le caractère contemporain de cette musique : elle continue de se créer, de s'adapter et d'intégrer de nouveaux instruments. La flûte à bec, entre autres, fait l'objet de démarches d'interprétation dans ce répertoire.
Institutions, transmission et conservation
Organismes de transmission
À Montréal, EspaceTrad est fondé en 1981 sous le nom de Société pour la promotion de la danse traditionnelle québécoise. L'organisme propose des activités de musique, de chant et de danse, des ateliers de formation, notamment les Petits Ateliers du Trad destinés aux jeunes, ainsi que des veillées. Il collabore avec des institutions muséales, par exemple pour une reconstitution des Veillées du bon vieux temps au Mémorial de Montréal (MEM). D'autres organismes et festivals régionaux participent à la transmission partout au Québec.
Conservation et recherche
Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ) conserve, dans la collection de musique de la Bibliothèque nationale, des enregistrements sonores et des partitions produits au Québec ou par des Québécois. Ses collections numérisées comprennent notamment des disques anciens et des airs de violoneux, qui servent à documenter les interprètes et les répertoires.
Les fonds des Archives de folklore et d'ethnologie de l'Université Laval et les collections réunies par Marius Barbeau demeurent des ressources essentielles pour les chercheurs. La Société québécoise de recherche en musique contribue pour sa part à l'étude savante des musiques du Québec. Hors du Québec, la Bibliothèque du Congrès, à Washington, a publié un guide de ressources consacré à la musique québécoise.