Portrait et mode de vie
Le Cormoran à aigrettes est un grand oiseau aquatique au corps allongé, au cou long et au bec crochu à son extrémité. L'adulte a un plumage noir à reflets verdâtres ou bronzés, une peau nue orangée à la base du bec et sur la gorge, et des yeux d'un vert turquoise. En période nuptiale, il arbore de part et d'autre de la tête de petites touffes de plumes, les « aigrettes », qui lui donnent son nom français ; ces touffes sont souvent peu visibles chez les populations de l'est de l'Amérique du Nord. Le juvénile est brunâtre, avec la poitrine et le cou plus pâles.
Excellent plongeur, il se propulse sous l'eau avec ses pattes palmées. Son plumage, moins imperméable que celui de nombreux oiseaux aquatiques, réduit sa flottabilité et facilite la plongée. Après la pêche, il se perche fréquemment sur un rocher, une bouée ou un arbre mort, les ailes déployées, posture caractéristique associée au séchage du plumage.
En vol, il se reconnaît à son cou légèrement coudé et à son vol direct, souvent en file ou en formation en V au-dessus de l'eau. Au Québec, il peut être confondu avec le Grand Cormoran, plus massif et présent surtout en milieu marin, qui se distingue notamment par une gorge bordée de blanc chez l'adulte.
Répartition
Le Cormoran à aigrettes est une espèce des Amériques. La fiche de situation du gouvernement du Canada le présente comme le cormoran le plus abondant au pays ; il s'y reproduit généralement sur des îles, en mer comme en eau douce. Pour le Québec, cette fiche le rattache à la région de conservation « Forêt septentrionale de l'Atlantique ».
Au Québec, il est présent surtout le long du Saint-Laurent : tronçon fluvial, estuaire et golfe, où se concentrent la majorité des colonies. Il fréquente aussi plusieurs secteurs de l'intérieur des terres, notamment l'Outaouais, l'Abitibi et divers grands lacs du sud de la province. L'Atlas des oiseaux nicheurs du Québec méridional mentionne près de 150 colonies repérées dans le Québec méridional au cours de ses travaux. L'espèce est migratrice : elle quitte le Québec à l'automne pour hiverner plus au sud, principalement sur la côte atlantique et dans le sud-est des États-Unis.
Effectifs nicheurs dans l'estuaire et le golfe du Saint-Laurent
| Période | Effectif estimé |
|---|---|
| 2016 | près de 28 000 couples nicheurs |
| 1988-1990 | environ 22 000 couples nicheurs |
Colonie du Rocher Percé
| Année | Effectif estimé |
|---|---|
| 2002 | 488 individus |
Le Rocher Percé fait partie du refuge d'oiseaux migrateurs de l'Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé, en Gaspésie, où l'espèce côtoie d'autres oiseaux marins coloniaux.
Croissance et cycle de vie
Le Cormoran à aigrettes est un nicheur colonial. Les colonies s'installent sur des îles, des falaises, des corniches rocheuses ou dans des arbres, parfois au sein de héronnières partagées avec le Grand Héron. Le nid est une plateforme de branches, d'algues et de débris divers, souvent réutilisée et agrandie d'une année à l'autre.
La femelle pond généralement de trois à quatre œufs d'un bleu pâle, recouverts d'une couche crayeuse. Les deux parents participent à l'incubation, qui dure environ quatre semaines, puis à l'alimentation des jeunes. Les oisillons naissent nus et dépendants ; ils se nourrissent en plongeant la tête dans le gosier des adultes pour y prélever la nourriture régurgitée. Les jeunes quittent le nid après quelques semaines, mais restent un certain temps à proximité de la colonie avant de devenir pleinement autonomes.
Au Québec, les oiseaux arrivent sur les sites de nidification au printemps, dès la fonte des glaces, et repartent vers leurs quartiers d'hiver à l'automne. Les individus atteignent habituellement la maturité sexuelle vers l'âge de trois ans.
Relations avec l'humain
Au cours du XXe siècle, les populations nord-américaines de Cormoran à aigrettes ont connu d'importantes fluctuations. Elles ont subi la persécution directe et, au milieu du siècle, les effets des pesticides organochlorés comme le DDT, qui ont nui à la reproduction de nombreux oiseaux piscivores. Après l'interdiction de ces produits, l'espèce s'est rétablie, et ses effectifs ont fortement augmenté dans plusieurs régions, dont le Québec.
Sur le plan juridique, le Cormoran à aigrettes ne figure pas parmi les espèces visées par la Loi de 1994 sur la convention concernant les oiseaux migrateurs. Au Québec, sa gestion relève de la province : c'est une espèce indigène protégée par la Loi sur la conservation et la mise en valeur de la faune. Il est classé S5 (espèce jugée sûre) au Québec.
La croissance de certaines colonies suscite des tensions. Des pêcheurs lui reprochent sa prédation sur les poissons, et des riverains s'inquiètent de la dégradation de la végétation des îles où il niche, par exemple au lac Memphrémagog, dans les Cantons-de-l'Est. D'autres voix soulignent au contraire son rôle dans la biodiversité des plans d'eau. Des travaux universitaires québécois s'intéressent aux moyens de favoriser la cohabitation entre l'espèce et les usagers des milieux aquatiques.
Relations avec les autres espèces
Le Cormoran à aigrettes partage souvent ses sites de nidification avec d'autres oiseaux coloniaux : Grand Héron, goélands, Bihoreau gris ou Grand Cormoran selon les secteurs. Dans le golfe du Saint-Laurent, il côtoie des colonies d'oiseaux marins, comme au Rocher Percé et à l'île Bonaventure.
L'accumulation de fientes (guano) dans les colonies denses modifie profondément le milieu : acidification et enrichissement du sol, dépérissement puis mort des arbres porteurs de nids, remplacement de la végétation d'origine par des plantes tolérantes aux sols riches en azote. Ces transformations peuvent réduire l'habitat disponible pour d'autres espèces nicheuses, ce qui constitue l'un des principaux motifs de préoccupation liés à l'espèce.
Les œufs et les oisillons peuvent être la proie de goélands, de corneilles ou de ratons laveurs, particulièrement lorsque les adultes sont dérangés et quittent leur nid. Les adultes ont peu de prédateurs naturels ; le Pygargue à tête blanche peut toutefois s'attaquer aux colonies.
Régime alimentaire
Le Cormoran à aigrettes est presque exclusivement piscivore. Il capture ses proies en plongeant depuis la surface, généralement à faible profondeur, et les avale le plus souvent entières après être remonté.
Son régime est opportuniste et reflète l'abondance locale des poissons :
- en milieu marin et estuarien, il consomme surtout de petits poissons vivant en bancs ;
- en eau douce, il se nourrit notamment de perchaudes, de poissons-lunes, de ménés et d'autres espèces de petite ou moyenne taille ;
- à l'occasion, il capture aussi des crustacés, des amphibiens ou d'autres invertébrés aquatiques.
L'impact local du cormoran sur certains stocks de poissons, notamment près des grandes colonies, fait l'objet d'études et de débats. Comme d'autres oiseaux piscivores, il régurgite des pelotes contenant les parties non digérées de ses proies, comme les arêtes et les écailles, ce qui permet aux chercheurs d'analyser son alimentation.
Anecdotes
- Le nom français de l'espèce évoque les touffes de plumes nuptiales de l'adulte ; le nom anglais, Double-crested Cormorant, fait lui aussi référence à ces deux huppes.
- La posture ailes déployées, adoptée après la plongée, est l'un des comportements les plus reconnaissables des cormorans.
- Des travaux taxonomiques récents ont proposé de reclasser l'espèce dans le genre Nannopterum, sous le nom Nannopterum auritum ; plusieurs catalogues conservent toutefois le nom Phalacrocorax auritus.
