Synopsis
Le film suit Claude, un jeune homme de la bourgeoisie montréalaise interprété par Claude Jutra lui-même, qui fait la rencontre de Johanne, mannequin noire jouée par Johanne Harrelle. Une liaison amoureuse s'installe entre eux, faite d'enthousiasme, de jeux et de confidences.
Au fil du récit, les deux personnages se dévoilent. Claude, qui cherche sa place entre son milieu d'origine et ses aspirations, laisse paraître une attirance pour les hommes. Johanne, de son côté, révèle une part de son histoire personnelle et apprend qu'elle est enceinte. Cette grossesse met à l'épreuve le couple et place Claude devant ses contradictions.
Le récit progresse par fragments, alternant scènes de la vie quotidienne, moments de fantaisie et monologues intérieurs. Il aborde la relation amoureuse, la quête d'identité et la difficulté de s'engager, dans un Montréal saisi à l'aube de la Révolution tranquille.
Production
À tout prendre est réalisé en marge des grandes structures de production de l'époque, notamment de l'Office national du film du Canada, où Claude Jutra avait auparavant travaillé. Il s'agit d'une production indépendante, menée avec des moyens modestes et une équipe restreinte.
Jutra signe le scénario et assure la réalisation. Il s'appuie largement sur l'improvisation des interprètes, à partir de situations inspirées de sa propre relation avec Johanne Harrelle. Le tournage emprunte aux méthodes du cinéma direct, alors en plein essor au Québec : caméra légère et mobile, prise de son synchrone, décors naturels et attention portée au jeu spontané.
Selon les analyses consacrées au film, Jutra tourne plusieurs scènes en différentes versions, puis construit l'œuvre au montage. Cette démarche fait du montage une étape d'écriture à part entière, où la structure définitive du récit prend forme.
Le film est tourné en noir et blanc et sa durée est d'environ 99 minutes.
Esthétique et forme
Sur le plan formel, À tout prendre rompt avec les conventions du récit classique. Le film mêle fiction et matériau autobiographique, au point que la frontière entre les personnages et les interprètes demeure volontairement floue : le protagoniste porte le prénom du cinéaste, et l'actrice principale joue un personnage qui porte son propre prénom.
L'œuvre se distingue par :
- une narration fragmentée, faite de séquences courtes et de ruptures de ton ;
- l'usage de la voix hors champ et du monologue intérieur ;
- l'insertion de passages fantaisistes ou oniriques au sein de scènes réalistes ;
- un tournage en extérieurs et en intérieurs réels, caractéristique du cinéma direct.
Ces procédés rapprochent le film des nouvelles vagues européennes de la même période, tout en l'ancrant dans les expérimentations propres au cinéma documentaire québécois. Certaines analyses, dont celle de la revue Hors Champ, le rapprochent aussi de la sensibilité de la génération « beat », par son errance, son introspection et son rapport à l'exil intérieur.
Réception et distinctions
À sa sortie en 1963, À tout prendre remporte le grand prix du Festival du cinéma canadien, compétition alors tenue à Montréal. Le film obtient également le prix du meilleur long métrage aux Canadian Film Awards, ancêtres des prix Génie et des actuels prix Écrans canadiens.
L'accueil critique est partagé. Une partie de la critique salue l'audace formelle et la sincérité de l'œuvre, tandis que d'autres commentateurs lui reprochent son narcissisme ou son caractère décousu. Le traitement de thèmes intimes, dont l'homosexualité et la grossesse hors mariage, tranche avec les représentations courantes du cinéma de l'époque, dans une société québécoise encore marquée par l'influence de l'Église catholique.
| Année | Distinction | Résultat |
|---|---|---|
| 1963 | Festival du cinéma canadien | Grand prix |
| Années 1960 | Canadian Film Awards | Meilleur long métrage |
Thèmes
Le film explore plusieurs thèmes qui traversent l'œuvre de Claude Jutra et, plus largement, le cinéma québécois des années 1960.
Identité et quête de soi
Le personnage de Claude incarne une jeunesse francophone en rupture avec son milieu d'origine et en recherche d'une identité propre. Cette quête individuelle a souvent été lue comme une métaphore de la transformation de la société québécoise au début de la Révolution tranquille.
Amour et engagement
La relation entre Claude et Johanne, d'abord légère, se heurte à la grossesse de la jeune femme et au refus de l'engagement. Le film interroge la difficulté de concilier liberté personnelle et responsabilité.
Homosexualité
À tout prendre est généralement considéré comme l'un des premiers films québécois à évoquer explicitement le désir homosexuel. Cette dimension en fait une œuvre pionnière de la représentation LGBTQ+ dans le cinéma québécois et canadien.
Altérité
Le personnage de Johanne, femme noire dans le Montréal du début des années 1960, introduit des questions d'origine, de perception et d'identité rarement abordées dans le cinéma québécois de l'époque.
Postérité
À tout prendre est fréquemment désigné comme le point de départ de la modernité cinématographique québécoise. Avec d'autres œuvres de la même décennie, il marque le passage d'un cinéma dominé par le documentaire institutionnel à un cinéma de fiction d'auteur, personnel et ancré dans la réalité québécoise.
L'œuvre fait l'objet d'études universitaires et d'ouvrages critiques. Les Presses de l'Université du Québec lui ont notamment consacré une étude publiée conjointement avec une analyse d'Il était une fois dans l'Est d'André Brassard, qui porte sur son contexte de production et sa réception. Le film figure aussi dans les ouvrages de référence sur le cinéma québécois, dont le Dictionnaire des films québécois de la Fondation Lionel-Groulx.
Claude Jutra réalise par la suite Mon oncle Antoine (1971), souvent cité parmi les films canadiens les plus marquants. La réception de son œuvre a été réexaminée après les allégations formulées en 2016 au sujet de sa vie privée, qui ont entraîné le retrait de son nom de plusieurs lieux et distinctions, dont les prix Jutra, renommés depuis. À tout prendre demeure néanmoins étudié comme un jalon de l'histoire du cinéma au Québec et figure dans des programmes de diffusion du patrimoine cinématographique canadien, comme celui de REEL CANADA.