Jeunesse et premiers films
Claude Jutra naît à Montréal en 1930. Il entreprend des études de médecine tout en s'intéressant très tôt au cinéma, qu'il pratique d'abord en amateur. Encore adolescent, il tourne Le Dément du lac Jean-Jeunes (1948), puis Mouvement perpétuel (1949), court métrage expérimental qui attire l'attention du milieu cinématographique naissant au Québec.
Ces premiers essais témoignent d'un goût pour l'expérimentation formelle et d'une polyvalence qui caractérisera toute sa carrière : Jutra est à la fois réalisateur, scénariste, monteur, comédien et, à l'occasion, directeur de la photographie. Au cours des années 1950, il s'oriente définitivement vers le cinéma et travaille également pour la télévision, alors en plein essor avec l'arrivée de la télévision publique de langue française.
L'Office national du film et le cinéma direct
Jutra collabore avec l'Office national du film du Canada, où il côtoie les cinéastes qui transforment alors la pratique documentaire. En 1957, il coréalise avec Norman McLaren Il était une chaise (A Chairy Tale), court métrage mêlant prise de vues réelles et animation image par image, dans lequel il tient aussi le rôle principal.
Il participe ensuite au mouvement du cinéma direct, qui privilégie la caméra légère, le son synchrone et l'observation du réel sans mise en scène appuyée. Il fait partie de l'équipe de La Lutte (1961), œuvre collective consacrée au monde de la lutte professionnelle à Montréal, considérée comme l'un des jalons de ce courant au sein de l'équipe française de l'ONF.
Durant cette période, Jutra séjourne aussi en Europe et en Afrique, où il tourne des documentaires. Ces expériences nourrissent un regard qui, tout en restant attaché à l'observation documentaire, s'ouvre progressivement à la fiction et à l'introspection.
À tout prendre et le nouveau cinéma québécois
À tout prendre (1963) marque un tournant dans la carrière de Jutra et dans l'histoire du cinéma au Québec. Produit de façon indépendante et tourné à Montréal, ce long métrage de nature autobiographique met en scène le cinéaste lui-même dans le récit d'une relation amoureuse, en recourant à des procédés issus du cinéma direct : caméra mobile, improvisation, adresse au spectateur.
Le film aborde, de manière inédite pour l'époque, des questions d'identité personnelle et amoureuse, y compris l'homosexualité du narrateur. Par son ton personnel et sa liberté formelle, il est souvent considéré comme l'une des œuvres fondatrices du nouveau cinéma québécois des années 1960, contemporaine des transformations sociales de la Révolution tranquille.
Dans les années qui suivent, Jutra poursuit une œuvre variée, alternant documentaires, courts métrages et projets plus expérimentaux, avant de revenir au long métrage de fiction au tournant des années 1970.
Mon oncle Antoine et Kamouraska
Mon oncle Antoine (1971)
Réalisé à l'ONF sur un scénario de Clément Perron, Mon oncle Antoine se déroule dans un village minier de la région de l'amiante, au Québec, dans les années 1940. Le film suit un adolescent qui travaille au magasin général de son oncle, également entrepreneur de pompes funèbres, durant la période de Noël. Jutra y interprète lui-même un rôle secondaire. L'œuvre, qui allie réalisme social et récit initiatique, reçoit un accueil critique important et figure de façon récurrente parmi les films les plus marquants de l'histoire du cinéma canadien.
Kamouraska (1973)
Adapté du roman d'Anne Hébert, Kamouraska est un drame historique situé au XIXe siècle dans le Bas-Saint-Laurent, autour d'une femme mêlée au meurtre de son mari. Production d'envergure pour l'époque, le film illustre la volonté de Jutra d'aborder le récit littéraire et la reconstitution historique.
Autres œuvres de la décennie
Jutra réalise également Pour le meilleur et pour le pire (1975), comédie de mœurs sur la vie conjugale, avant de se tourner vers des productions de langue anglaise.
Période canadienne-anglaise et derniers films
Dans la seconde moitié des années 1970, Jutra travaille au Canada anglais, notamment pour la télévision et pour des productions de fiction tournées en anglais. Il y réalise entre autres Dreamspeaker (1976), téléfilm consacré à la rencontre entre un adolescent et un vieil homme autochtone, ainsi que Surfacing (1981), adapté du roman de Margaret Atwood, et By Design (1981).
De retour au Québec, il tourne son dernier long métrage, La Dame en couleurs, au milieu des années 1980. Le film, qui se déroule dans un hospice où sont placés des orphelins, renoue avec l'univers de l'enfance déjà présent dans plusieurs de ses œuvres antérieures.
Atteint de la maladie d'Alzheimer, Jutra disparaît en novembre 1986. Son corps est retrouvé dans le fleuve Saint-Laurent au printemps 1987.
Distinctions et postérité
En 1984, Claude Jutra reçoit le prix Albert-Tessier, plus haute distinction décernée par le gouvernement du Québec dans le domaine du cinéma, en reconnaissance de sa contribution au cinéma québécois.
Après sa mort, son nom est associé à plusieurs hommages. Les prix Jutra, créés à la fin des années 1990 pour récompenser le cinéma québécois, portent son nom, de même que d'autres distinctions et plusieurs voies publiques et espaces municipaux.
Son œuvre fait l'objet de rétrospectives et de travaux de référence. La Cinémathèque québécoise lui consacre une publication réunissant sa filmographie et des témoignages de collaborateurs, et organise une rétrospective en 2011, vingt-cinq ans après sa mort. L'ONF produit pour sa part deux documentaires sur le cinéaste : Claude Jutra : portrait sur film (Claude Jutra: An Unfinished Story), réalisé par Paule Baillargeon, et Jutra (2014), documentaire d'animation de Marie-Josée Saint-Pierre.
Controverse de 2016
En février 2016, des allégations d'abus sexuels commis par Claude Jutra sur des mineurs sont rendues publiques, notamment à la suite de la parution d'une biographie du cinéaste et de témoignages publiés dans les médias. L'affaire suscite une vive controverse au Québec.
En quelques jours, de nombreuses institutions retirent son nom de leurs distinctions et de leurs lieux. Les prix Jutra, remis par Québec Cinéma, sont renommés ; ils prennent ensuite le nom de prix Iris. D'autres distinctions portant son nom sont également rebaptisées.
Plusieurs municipalités modifient aussi la toponymie de voies et d'espaces publics. La Commission de toponymie du Québec répertorie ainsi d'anciennes « rue Claude-Jutra » remplacées par de nouveaux noms officiels, notamment à Québec, à Blainville et à Lévis.
La controverse a relancé, dans le milieu culturel québécois, la réflexion sur la place à accorder à l'œuvre d'un créateur et sur les hommages publics rendus à des personnalités.