Formation et débuts
Jean Pierre Lefebvre naît à Montréal le 17 août 1941. Il étudie la littérature française à l'Université de Montréal, formation qui marque durablement son rapport à l'écriture et à la poésie. Au début des années 1960, il exerce le métier de critique de cinéma, au moment où une nouvelle génération de cinéastes québécois cherche à rompre avec les modèles établis et à affirmer une parole propre.
Il passe à la réalisation en 1964 avec le court métrage L'Homoman. Dès l'année suivante, il signe son premier long métrage, Le Révolutionnaire (1965), film tourné avec très peu de moyens qui pose d'emblée les bases de sa démarche : liberté formelle, regard critique sur la société québécoise et refus des contraintes du cinéma commercial.
Pour garantir son indépendance, il fonde sa propre compagnie de production. Ce choix lui permet de tourner de façon soutenue tout au long des décennies suivantes, en dehors des grands circuits de financement, et de contrôler l'ensemble des étapes de création de ses films.
Parcours et œuvre
La fin des années 1960 et les années 1970 constituent la période la plus prolifique de Lefebvre. Il réalise alors des films aux tonalités variées, de la satire politique à la chronique intimiste.
Années 1960
Il ne faut pas mourir pour ça (1967) introduit le personnage d'Abel, interprété par Marcel Sabourin, qui deviendra la figure récurrente d'une trilogie. Jusqu'au cœur (1968) prolonge la veine politique et expérimentale de ses premiers films, dans le contexte de la Révolution tranquille et des débats sur l'identité québécoise.
Années 1970
Les Dernières Fiançailles (1973), portrait dépouillé d'un vieux couple à la campagne, est souvent cité parmi ses œuvres les plus achevées. Le Vieux Pays où Rimbaud est mort (1977), tourné en partie en France, renoue avec Abel et interroge les rapports entre le Québec et la France.
Années 1980 et suivantes
Les Fleurs sauvages (1982), chronique familiale estivale, lui vaut une reconnaissance internationale. Lefebvre poursuit ensuite sa carrière à un rythme plus espacé et clôt la trilogie d'Abel avec Aujourd'hui ou jamais (1998).
Son travail comprend aussi des courts métrages et des documentaires, dont Chroniques labradoriennes, conservé et présenté par la Cinémathèque québécoise aux côtés du Révolutionnaire.
La trilogie d'Abel
La trilogie d'Abel occupe une place singulière dans l'œuvre de Lefebvre. Elle réunit trois longs métrages réalisés sur une trentaine d'années, tous centrés sur le même personnage, incarné par le comédien Marcel Sabourin :
| Titre | Année |
|---|---|
| Il ne faut pas mourir pour ça | 1967 |
| Le Vieux Pays où Rimbaud est mort | 1977 |
| Aujourd'hui ou jamais | 1998 |
Le retour d'un même interprète dans un même rôle à des âges différents fait de la trilogie une sorte de chronique du vieillissement d'un personnage, mais aussi de l'évolution de la société québécoise entre la fin des années 1960 et la fin des années 1990. Abel y apparaît successivement comme un jeune homme en quête de sens à Montréal, un voyageur confronté à la France, puis un homme mûr faisant le bilan de sa vie.
Cette continuité, rare dans le cinéma québécois, illustre l'attachement de Lefebvre à un cinéma de la durée et de la réflexion, où le temps réel écoulé entre les tournages devient une matière dramatique à part entière.
Style et thèmes
Le cinéma de Lefebvre se caractérise par une économie de moyens assumée, qui devient un principe esthétique. Ses films privilégient souvent les plans longs, une mise en scène sobre et une attention au quotidien, aux gestes et aux silences.
Son œuvre se situe au croisement de la poésie et de la politique. Ses premiers films, nourris par le climat de la Révolution tranquille, interrogent l'aliénation, le nationalisme, la consommation et les rapports de pouvoir, parfois sur le mode de la satire. Ses films plus intimistes, comme Les Dernières Fiançailles ou Les Fleurs sauvages, explorent les liens familiaux, le vieillissement et la transmission entre générations.
Le travail de Lefebvre s'inscrit dans une conception artisanale du cinéma : il cumule souvent les fonctions de scénariste, de réalisateur, de producteur et de monteur, et réunit autour de lui des équipes réduites. Cette démarche fait de lui l'un des représentants les plus constants du cinéma d'auteur indépendant au Québec et au Canada.
La rencontre entre engagement et lyrisme a été soulignée lors de la mise à l'honneur de son œuvre au Festival du nouveau cinéma de Montréal en 2016.
Reconnaissance et distinctions
Lefebvre a acquis une notoriété internationale précoce. Onze de ses longs métrages ont été présentés dans différentes sections du Festival de Cannes entre 1969 et 1984, un nombre exceptionnel pour un cinéaste québécois de cette période.
- 1982 : Les Fleurs sauvages reçoit le prix de la critique internationale au Festival de Cannes.
- 1995 : le gouvernement du Québec lui décerne le prix Albert-Tessier, la plus haute distinction québécoise dans le domaine du cinéma, l'un des Prix du Québec, en reconnaissance de l'ensemble de sa contribution.
Son œuvre fait l'objet de présentations et de rétrospectives, notamment à la Cinémathèque québécoise et au Festival du nouveau cinéma de Montréal. Plusieurs de ses films ont été restaurés et rendus accessibles par le projet Éléphant, mémoire du cinéma québécois, et sont offerts en ligne par l'intermédiaire de plateformes québécoises comme la Vithèque.
Filmographie choisie
Le nombre total de longs métrages de Lefebvre varie selon les sources consultées, entre 24 et 27 selon les décomptes. Les titres suivants comptent parmi les plus marquants :
| Année | Titre | Format |
|---|---|---|
| 1964 | L'Homoman | Court métrage |
| 1965 | Le Révolutionnaire | Long métrage |
| 1967 | Il ne faut pas mourir pour ça | Long métrage |
| 1968 | Jusqu'au cœur | Long métrage |
| 1973 | Les Dernières Fiançailles | Long métrage |
| 1977 | Le Vieux Pays où Rimbaud est mort | Long métrage |
| 1982 | Les Fleurs sauvages | Long métrage |
| 1998 | Aujourd'hui ou jamais | Long métrage |
Ces œuvres jalonnent plus de trois décennies de création et témoignent de la constance d'une démarche indépendante, depuis les premiers essais politiques des années 1960 jusqu'à la conclusion de la trilogie d'Abel à la fin des années 1990.