Description
Les raquetteurs présente un congrès et une compétition de raquetteurs tenus à Sherbrooke, en Estrie, à la fin des années 1950. Le film ne suit ni intrigue ni personnage principal : il juxtapose des moments de la manifestation, des défilés de clubs en costume aux épreuves de course en raquettes, en passant par les rassemblements, les discours et les rites de sociabilité qui entourent l'événement.
La caméra s'attarde autant sur les compétiteurs que sur les spectateurs et les organisateurs. Le documentaire dresse ainsi un portrait de la fête populaire et du loisir hivernal organisé, une pratique associative alors bien implantée au Québec. Le ton, souvent amusé, naît de l'observation directe des comportements plutôt que d'un commentaire explicatif.
D'une durée d'environ 15 minutes, le film est tourné en noir et blanc. Il fait partie du catalogue de l'Office national du film du Canada, qui le diffuse en ligne avec des notices en français et en anglais.
Contexte de production
Le film voit le jour à un moment de transformation de l'Office national du film du Canada. Le déménagement du siège de l'organisme d'Ottawa à Montréal, en 1956, favorise l'essor d'une équipe de cinéastes francophones qui cherchent à affirmer leurs propres sujets et leur propre manière de filmer.
Michel Brault, caméraman formé auprès des équipes de l'ONF, a alors travaillé sur des tournages associés à l'approche dite du « candid eye », qui vise à saisir les situations sur le vif, sans mise en scène apparente. Gilles Groulx, monteur et réalisateur, partage cette volonté de rompre avec le documentaire didactique, encadré par un commentaire en voix hors champ.
Les deux cinéastes se rendent à Sherbrooke pour filmer le congrès de raquetteurs. Le matériel tourné est ensuite monté par Groulx. Selon les récits rapportés par l'ONF et par les historiens du cinéma, le projet est mené avec une certaine liberté par rapport aux attentes de production de l'époque, ce qui contribue à sa réputation d'œuvre pionnière. La notice de l'organisme Périphérie mentionne en outre Marcel Carrière à la prise de son, futur cinéaste important de l'équipe française de l'ONF.
Esthétique et technique
Les raquetteurs se distingue par une caméra portée à l'épaule, placée au cœur de l'action. Plutôt que d'observer à distance au moyen d'un téléobjectif, Brault s'approche des personnes filmées et circule parmi elles, ce qui donne au spectateur le sentiment de participer à l'événement.
Plusieurs traits caractérisent l'approche :
- la mobilité : la caméra suit les déplacements des coureurs et de la foule ;
- la proximité : les visages et les gestes sont saisis de près, sans pose ;
- l'absence de commentaire directif : le sens se dégage du montage et des sons captés sur place ;
- l'intérêt pour l'ordinaire : un loisir populaire régional devient un sujet de cinéma à part entière.
Cette manière de filmer, qui deviendra la marque du cinéma direct, rompt avec les conventions du documentaire institutionnel des années 1950. Les études en cinéma soulignent toutefois que le film s'inscrit dans un mouvement plus large d'expérimentation, nourri par l'évolution du matériel léger et par les échanges entre cinéastes au Canada, aux États-Unis et en France.
Place dans l'histoire du cinéma direct
Les raquetteurs est fréquemment présenté comme l'acte de naissance technique et esthétique du cinéma direct à l'ONF et comme un jalon du documentaire québécois. Le film ouvre une période d'intense production documentaire au sein de l'équipe française, au cours de laquelle des cinéastes comme Michel Brault, Gilles Groulx, Marcel Carrière ou Pierre Perrault tournent leur caméra vers la société québécoise.
Les historiens nuancent néanmoins l'idée d'une origine unique : le cinéma direct résulte d'un ensemble de pratiques et de recherches menées à la même époque, dont la série « Candid Eye » de l'ONF. Le film demeure cependant l'une des premières œuvres où cette démarche s'applique à un sujet proprement québécois, filmé par des cinéastes francophones.
Le travail de Brault sur ce film attire l'attention de cinéastes étrangers, en particulier en France, où sa technique de caméra contribue aux réflexions qui mènent au « cinéma-vérité ». Brault collabore par la suite avec le cinéaste Jean Rouch, notamment sur Chronique d'un été (1961).
Postérité
Le film est régulièrement cité dans les ouvrages, revues et programmes consacrés à l'histoire du cinéma québécois. La revue Séquences lui a consacré une analyse sur Michel Brault et les débuts du cinéma direct, et la revue Globe l'aborde dans une réflexion sur les rapports entre documentaire et fiction dans le cinéma québécois.
L'ONF le met en valeur dans ses rétrospectives et ses textes consacrés à ses deux auteurs, notamment à l'occasion du 90e anniversaire de la naissance de Gilles Groulx, en 2021. Le film demeure accessible en ligne sur la plateforme de l'organisme.
Pour les deux coréalisateurs, Les raquetteurs marque le début de carrières majeures. Gilles Groulx réalise ensuite des documentaires comme Golden Gloves (1961) puis le long métrage de fiction Le chat dans le sac (1964). Michel Brault poursuit une carrière de directeur de la photographie et de réalisateur, coréalisant notamment Pour la suite du monde (1963) avec Pierre Perrault, et signant Les ordres (1974).