Contexte
La guerre de 1812 oppose les États-Unis au Royaume-Uni et à ses colonies d'Amérique du Nord, dont le Bas-Canada. Après une première année marquée par des affrontements surtout dans la région des Grands Lacs, le gouvernement américain prépare à l'automne 1813 une offensive visant Montréal, centre névralgique des communications et du ravitaillement britanniques dans la vallée du Saint-Laurent.
Le plan repose sur deux armées appelées à converger :
- une armée commandée par le major général James Wilkinson, qui doit descendre le fleuve Saint-Laurent depuis le lac Ontario ;
- une armée commandée par le major général Wade Hampton, qui doit remonter vers le nord depuis la région du lac Champlain.
Hampton renonce à emprunter l'axe direct du Richelieu et choisit de progresser par la vallée de la rivière Châteauguay, qui offre un accès au Saint-Laurent en amont de Montréal. Informées de ces mouvements, les autorités militaires du Bas-Canada organisent la défense de cet itinéraire. Le lieutenant-colonel Charles-Michel d'Irumberry de Salaberry, officier canadien de carrière formé dans l'armée britannique et commandant des Voltigeurs canadiens, est chargé de retarder et d'arrêter l'avance ennemie dans la vallée.
Forces en présence
Les effectifs engagés varient sensiblement selon les sources et selon que l'on compte l'ensemble des troupes présentes dans le secteur ou seulement les combattants effectivement engagés.
| Source | Forces américaines | Défenseurs canadiens et autochtones |
|---|---|---|
| Parcs Canada | environ 3 750 soldats | environ 500 combattants |
| Ville de Châteauguay | environ 3 000 hommes dans le secteur | environ 300 défenseurs en première ligne |
Du côté américain, l'armée de Hampton est composée principalement de soldats de l'armée régulière, dont une bonne partie de recrues récentes.
Du côté des défenseurs, Salaberry dispose d'unités diverses : les Voltigeurs canadiens, corps d'infanterie légère recruté au Bas-Canada, des Fencibles canadiens, des compagnies de la milice d'élite incorporée et de la milice sédentaire, ainsi que des guerriers autochtones, notamment des Mohawks de Kahnawake. Une réserve placée en arrière des premières lignes est commandée par le lieutenant-colonel George Macdonell. La supériorité numérique américaine est nette, mais les défenseurs bénéficient d'une connaissance du terrain et de positions aménagées à l'avance.
Déroulement
Préparation du terrain
Dans les jours précédant l'affrontement, les défenseurs aménagent plusieurs lignes successives sur la rive nord de la rivière Châteauguay, près d'Allan's Corners. Ils y dressent des abatis, enchevêtrements d'arbres abattus formant obstacle, ainsi que des retranchements, dans un secteur boisé et marécageux qui limite la possibilité de déploiement d'une force nombreuse. Un gué situé sur la rive sud est également surveillé.
Le combat du 26 octobre 1813
Hampton divise ses forces. Une colonne doit traverser la rivière de nuit pour contourner les positions défensives par la rive sud, tandis que le gros de l'armée doit attaquer de front sur la rive nord. La colonne de contournement s'égare dans les bois et arrive tardivement, privant l'attaque de la coordination prévue.
Le combat s'engage le 26 octobre et dure environ quatre heures. Les défenseurs tirent parti de leurs abris et des bois pour harceler les colonnes américaines. Selon les récits traditionnels, des sonneries de clairon et des cris lancés depuis plusieurs points du boisé auraient contribué à donner aux assaillants l'impression d'affronter une force plus importante qu'elle ne l'était réellement. Sur la rive sud, la colonne de contournement est repoussée par les miliciens postés près du gué.
Incapable de percer les lignes défensives et d'exploiter sa supériorité numérique, Hampton ordonne la retraite. Son armée se replie vers la frontière, renonçant à poursuivre son avance vers le nord par cet axe.
Bilan et conséquences
Pertes
Les bilans humains sont contradictoires. Selon le récit présenté par la Ville de Châteauguay, Hampton évaluait les pertes américaines à moins de 50 hommes, tandis que Salaberry avançait le chiffre de 70 morts et de 16 prisonniers. Du côté des défenseurs, les pertes sont estimées à une trentaine de victimes. Aucun bilan définitif ne fait consensus.
Portée militaire
Sur le plan tactique, la bataille est une victoire défensive d'ampleur limitée. Sa portée stratégique est toutefois réelle : la retraite de Hampton prive l'offensive américaine de l'une de ses deux branches. Quelques semaines plus tard, le 11 novembre 1813, l'armée de Wilkinson est à son tour arrêtée lors de la bataille de la ferme Crysler, dans le Haut-Canada. Wilkinson renonce alors à poursuivre vers Montréal, et la campagne américaine de 1813 contre le Bas-Canada prend fin.
Reconnaissance
Le rapport officiel de la bataille, transmis par le gouverneur George Prevost, arrivé sur les lieux vers la fin de l'engagement, a suscité des débats sur le partage du mérite entre les différents officiers présents. Le rôle de Salaberry a néanmoins été reconnu, et la Chambre d'assemblée du Bas-Canada lui a adressé ses remerciements. Le nom de « Châteauguay » figure par ailleurs parmi les honneurs de bataille reconnus par le ministère de la Défense nationale du Canada.
Historiographie et mémoire
La bataille de Châteauguay a acquis au fil du XIXe siècle une forte charge symbolique au Québec. Pour l'historiographie canadienne-française, elle illustre la loyauté et la valeur militaire des Canadiens français, qui défendent leur territoire contre une invasion étrangère sous le commandement d'un officier issu de leurs rangs. Le plan directeur de Parcs Canada souligne d'ailleurs le caractère de triomphe national attribué à cette victoire au Bas-Canada.
Cette lecture a parfois conduit à une amplification du rapport de forces dans les récits populaires, qui ont pu opposer quelques centaines de défenseurs à plusieurs milliers d'assaillants sans nuance. Les historiens ont depuis insisté sur la diversité des combattants engagés du côté défensif, qui comprenaient des miliciens canadiens-français, des soldats de diverses origines et des guerriers autochtones, ainsi que sur l'importance du terrain et des erreurs de coordination de l'armée américaine.
La figure de Charles-Michel de Salaberry est devenue centrale dans la mémoire de l'événement. Plusieurs lieux et monuments du Québec rappellent son nom, dont la ville de Salaberry-de-Valleyfield. La participation autochtone, notamment celle des Mohawks de Kahnawake, fait aujourd'hui l'objet d'une attention accrue dans la mise en valeur de l'histoire de la bataille.
Le bicentenaire de la guerre de 1812, souligné entre 2012 et 2015, a ravivé l'intérêt pour l'événement, tant à l'échelle locale que dans les commémorations fédérales.
Lieu historique national
Le site de l'affrontement est commémoré par le lieu historique national de la Bataille-de-la-Châteauguay, situé dans la municipalité de Très-Saint-Sacrement, près d'Allan's Corners, dans la vallée de la rivière Châteauguay, en Montérégie. Le lieu a été désigné lieu historique national du Canada en 1920 et relève de Parcs Canada.
Le site comprend un centre d'interprétation consacré à la bataille, au contexte de la guerre de 1812 et aux forces en présence, ainsi qu'un accès aux abords de la rivière. Un plan directeur publié par Parcs Canada en 2018 encadre sa gestion et sa mise en valeur.
Un monument commémoratif rappelle également l'événement à proximité du champ de bataille ; il est répertorié par Anciens Combattants Canada parmi les monuments commémoratifs militaires du pays. La Ville de Châteauguay, dont le nom provient de la même rivière, consacre par ailleurs une partie de sa présentation historique à la bataille, bien que celle-ci se soit déroulée en amont, à plusieurs dizaines de kilomètres de son territoire actuel.