Contexte
La bataille s'inscrit dans la crise politique qui secoue le Bas-Canada dans les années 1830. Le Parti patriote, majoritaire à la Chambre d'assemblée, réclame notamment le contrôle des finances publiques et un Conseil législatif électif, revendications formulées dans les 92 Résolutions de 1834. En mars 1837, les résolutions de lord John Russell rejettent ces demandes et autorisent le gouverneur à disposer des fonds publics sans l'aval de l'Assemblée.
Au cours de l'été et de l'automne 1837, les assemblées populaires se multiplient dans la vallée du Richelieu et dans la région de Montréal. En novembre, les autorités lancent des mandats d'arrêt contre plusieurs chefs patriotes. Les premiers affrontements armés ont lieu dans la vallée du Richelieu :
- le 23 novembre 1837, les Patriotes repoussent les troupes britanniques à Saint-Denis ;
- le 25 novembre 1837, ils sont défaits à Saint-Charles.
Après ces combats, la loi martiale est proclamée dans le district de Montréal au début de décembre. Le comté des Deux-Montagnes, au nord-ouest de Montréal, demeure alors le principal foyer de résistance armée.
Mobilisation dans les Deux-Montagnes
Dans le comté des Deux-Montagnes, les Patriotes se rassemblent principalement à Saint-Eustache et à Saint-Benoît. Le médecin Jean-Olivier Chénier, établi à Saint-Eustache, et Amury Girod, d'origine suisse, figurent parmi les principaux chefs du mouvement local.
Les effectifs patriotes varient considérablement au cours des semaines précédant la bataille. La nouvelle de la défaite de Saint-Charles décourage de nombreux participants, et les sources ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes présents à Saint-Eustache au moment de l'attaque. Les insurgés manquent par ailleurs d'armes à feu, de munitions et d'encadrement militaire.
Le clergé catholique, à la suite de l'évêque de Montréal, Jean-Jacques Lartigue, se montre hostile à l'insurrection. À Saint-Eustache, le curé Jacques Paquin désapprouve le soulèvement.
Du côté gouvernemental, sir John Colborne, commandant des forces britanniques dans les Canadas, organise une expédition à partir de Montréal pour réduire ce dernier foyer de rébellion. Selon le gouvernement du Québec, près de 1 500 soldats et volontaires loyalistes convergent vers Saint-Eustache, appuyés par de l'artillerie.
Déroulement
Les troupes de Colborne atteignent Saint-Eustache le 14 décembre 1837. Devant la supériorité numérique et matérielle de l'adversaire, une partie des Patriotes se disperse, tandis que les autres se replient vers le centre du village. Amury Girod quitte les lieux au cours de l'affrontement.
Sous la direction de Chénier, plusieurs dizaines d'hommes se retranchent dans l'église paroissiale et dans quelques bâtiments voisins. Les soldats encerclent le village et l'artillerie bombarde l'église, dont la façade conserve encore aujourd'hui des marques de boulets.
Le bombardement ne parvenant pas à déloger les défenseurs, les assaillants mettent le feu à l'édifice. Pris dans l'incendie, les Patriotes tentent de s'échapper ; plusieurs sont abattus à leur sortie. Jean-Olivier Chénier est tué alors qu'il quitte l'église. L'affrontement se termine par la victoire complète des forces gouvernementales.
Bilan et répression
Selon le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, la bataille fait environ 70 morts chez les Patriotes, et plus d'une centaine d'entre eux sont faits prisonniers. Les pertes des forces gouvernementales sont nettement plus faibles.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Date | 14 décembre 1837 |
| Forces gouvernementales | près de 1 500 soldats et volontaires |
| Morts patriotes | environ 70 |
| Prisonniers patriotes | plus d'une centaine |
Après le combat, le village de Saint-Eustache est pillé et incendié. Les jours suivants, les troupes se dirigent vers Saint-Benoît, dont les habitants se rendent sans combattre ; le village est néanmoins à son tour livré aux flammes. Ces destructions valent à Colborne le surnom de « Vieux Brûlot » dans la mémoire populaire canadienne-française.
Amury Girod, en fuite, se donne la mort quelques jours plus tard alors qu'il est sur le point d'être arrêté. La bataille de Saint-Eustache met fin à la rébellion de 1837. Une seconde insurrection éclate en 1838, avant que la répression, la suspension de la constitution du Bas-Canada et l'Acte d'Union de 1840 ne transforment le cadre politique de la colonie.
L'église de Saint-Eustache
L'église de Saint-Eustache, construite entre 1780 et 1783, est l'élément central de la bataille. Gravement endommagée par l'incendie de décembre 1837, elle est restaurée dans les années suivant la rébellion et demeure en usage comme lieu de culte.
Sa façade porte toujours des traces des boulets tirés lors du siège, qui constituent un témoignage matériel direct de l'affrontement. Ces marques contribuent à faire de l'édifice l'un des lieux les plus tangibles associés aux rébellions de 1837-1838 au Québec.
L'église a été désignée lieu historique national du Canada en 2014, en raison de son association avec la bataille et la rébellion. Elle se trouve aujourd'hui dans la ville de Saint-Eustache, dans la municipalité régionale de comté de Deux-Montagnes, région administrative des Laurentides. Le Répertoire du patrimoine culturel du Québec répertorie par ailleurs la bataille elle-même comme événement historique.
Mémoire
La bataille de Saint-Eustache occupe une place importante dans la mémoire collective québécoise des rébellions. La figure de Jean-Olivier Chénier, mort les armes à la main, devient au fil du temps l'un des symboles du mouvement patriote, et plusieurs lieux et monuments lui rendent hommage.
L'interprétation de l'événement a varié selon les époques et les courants historiographiques. Au XIXe siècle, une partie des élites, notamment cléricales, condamne l'insurrection, tandis que d'autres auteurs en font un épisode héroïque de la lutte pour les droits politiques. Au XXe siècle, la bataille est intégrée au récit national québécois et aux commémorations des Patriotes.
Depuis 2002, le gouvernement du Québec souligne la Journée nationale des patriotes, célébrée le lundi précédant le 25 mai, qui rappelle notamment le souvenir des combattants de 1837-1838. À Saint-Eustache, l'église et le vieux village constituent un lieu de mémoire où s'organisent des activités d'interprétation et de commémoration.