Contexte
En 1689, la guerre de la Ligue d'Augsbourg oppose la France de Louis XIV à une coalition européenne dont fait partie l'Angleterre de Guillaume III. En Amérique du Nord, ce conflit prend le nom de King William's War. Il ravive la rivalité entre la Nouvelle-France et les colonies anglaises de la Nouvelle-Angleterre et de New York.
La colonie française sort alors d'une période difficile. En août 1689, le raid iroquois contre Lachine frappe durement les établissements de la région de Montréal. Louis de Buade, comte de Frontenac, revient à l'automne 1689 pour un second mandat de gouverneur général. Il organise à l'hiver et au printemps 1690 des expéditions de Français et d'alliés autochtones contre des établissements de la frontière anglaise. Les plus connues frappent Schenectady (Corlaer), Salmon Falls et le fort Loyal, dans la baie de Casco.
Ces raids poussent les colonies anglaises à riposter. Elles s'accordent sur une offensive en deux volets. Une armée terrestre doit remonter la route du lac Champlain vers Montréal, tandis qu'une flotte partie de Boston doit attaquer Québec par le Saint-Laurent. Au printemps 1690, William Phips, originaire du Maine, s'empare de Port-Royal, en Acadie. Ce succès lui vaut le commandement de l'expédition contre Québec.
L'expédition de Phips
La flotte réunie par la colonie du Massachusetts compte une trentaine de navires et plus de 2 000 hommes. Il s'agit surtout de miliciens de la Nouvelle-Angleterre. Elle quitte la région de Boston à la fin de l'été 1690 et remonte lentement le golfe et le fleuve Saint-Laurent. La navigation est difficile et les pilotes connaissent mal le fleuve.
Le volet terrestre de l'offensive échoue avant même l'arrivée de la flotte. Le manque de vivres, les maladies et les désaccords entre colonies désorganisent l'armée rassemblée sur la route du lac Champlain. Seul un raid limité atteint la région de Montréal. Les autorités de la Nouvelle-France peuvent donc concentrer leurs forces à Québec.
Averti de l'approche des navires anglais, Frontenac rejoint Québec depuis Montréal. Des troupes et des miliciens de la région montréalaise, sous les ordres de Louis-Hector de Callière, gouverneur de Montréal, descendent aussi vers la capitale. Pendant ce temps, la ville renforce à la hâte ses défenses. Selon la Ville de Québec, l'enceinte élevée en 1690 comprend onze redoutes reliées par des palissades. Elle s'ajoute aux batteries qui commandent le fleuve et à la protection naturelle du promontoire.
La sommation et la réponse de Frontenac
La flotte de Phips arrive devant Québec le 16 octobre 1690 et mouille dans le bassin, face à la ville. Phips envoie un émissaire porter une sommation écrite qui exige la reddition de la place, de ses habitants et de ses biens. L'officier est conduit les yeux bandés jusqu'au gouverneur, au château Saint-Louis.
Frontenac refuse de répondre par écrit et rejette la sommation de vive voix. La Ville de Québec rapporte sa formule restée célèbre :
« Je n'ay point de réponse à faire à vostre général que par la bouche de mes canons et à coups de fusil… »
Cette réplique est devenue l'un des passages les plus cités de l'histoire de la Nouvelle-France. Elle est souvent présentée comme l'expression de la détermination des défenseurs. Les historiens rappellent cependant que sa formulation exacte provient de récits postérieurs à l'événement. Après ce refus, Phips doit choisir entre un assaut et le retrait, alors que la saison avance et que ses ressources diminuent.
Débarquement de Beauport et bombardement
Le 18 octobre 1690, un corps de plus d'un millier de soldats anglais débarque sur la rive de Beauport, à l'est de la rivière Saint-Charles, sous le commandement de John Walley. Le plan prévoit que ces troupes franchissent la rivière pour attaquer la ville par l'arrière, pendant que les navires bombardent Québec depuis le fleuve.
Les troupes débarquées sont aussitôt harcelées par les milices canadiennes et leurs alliés. Ceux-ci combattent à couvert dans les bois et les terrains marécageux du littoral, selon des méthodes adaptées au terrain. Les assaillants ne parviennent pas à traverser la rivière Saint-Charles. Le froid, la maladie et le manque de vivres les affaiblissent. Parmi les défenseurs, Jacques Le Moyne de Sainte-Hélène est mortellement blessé au cours de ces escarmouches.
Pendant ce temps, les principaux navires de Phips s'approchent de la ville et échangent des tirs avec les batteries françaises de la haute-ville et de la basse-ville. Le bombardement cause peu de dommages décisifs à Québec. Les navires anglais, eux, sont endommagés et épuisent rapidement leurs munitions. Une tradition rapporte que le pavillon d'un navire anglais, abattu par un tir, est récupéré par des Canadiens et conservé comme trophée.
Retrait de la flotte
Les troupes débarquées à Beauport n'obtiennent aucun gain décisif. Après quelques jours, elles se rembarquent en désordre et abandonnent une partie de leur matériel, dont des pièces d'artillerie. La flotte lève ensuite l'ancre et descend le fleuve sans avoir pris la ville. Les sources divergent sur la date précise du départ, généralement située dans la semaine qui suit l'arrivée des navires.
Le retour vers la Nouvelle-England se passe mal. Les tempêtes d'automne dispersent la flotte, plusieurs navires se perdent, et la maladie frappe les équipages. Les bilans des pertes varient beaucoup d'une source à l'autre. Il est toutefois établi que l'expédition coûte cher à la colonie du Massachusetts, sur le plan humain comme sur le plan financier.
Avant de partir, les deux camps procèdent à un échange de prisonniers. Des captifs anglais pris lors des raids de 1690 sont rendus contre des Français détenus par la flotte, notamment des prisonniers faits à Port-Royal.
Conséquences
Pour la Nouvelle-France, l'échec de Phips confirme la valeur stratégique de Québec. La ville est bâtie sur un promontoire qui domine le Saint-Laurent et ne peut être prise facilement par une flotte venue de l'Atlantique. Le succès conforte aussi l'autorité de Frontenac. Les autorités entreprennent d'améliorer les fortifications de la capitale dans les années qui suivent.
Pour la Nouvelle-Angleterre, l'expédition laisse une lourde dette. Pour payer les soldats revenus de Québec, le Massachusetts émet à la fin de 1690 des billets de crédit. Ils sont souvent considérés comme l'un des premiers papiers-monnaie émis par une administration coloniale en Amérique du Nord. Phips est nommé gouverneur du Massachusetts en 1692.
La guerre se poursuit jusqu'au traité de Ryswick, en 1697, qui rétablit pour l'essentiel la situation d'avant le conflit en Amérique du Nord. Québec est de nouveau visée en 1711 par l'expédition navale de l'amiral Hovenden Walker, dont les navires font naufrage dans le Saint-Laurent avant d'atteindre la ville. Elle passe finalement sous le contrôle britannique en 1759, après le siège et la bataille des plaines d'Abraham.
Mémoire
La défense de 1690 occupe une place importante dans la mémoire collective de Québec et dans l'historiographie de la Nouvelle-France. La réplique de Frontenac est reprise dans les manuels, les ouvrages de vulgarisation et les commémorations. Elle a contribué à faire du gouverneur une figure emblématique de la résistance de la colonie.
Le principal lieu de mémoire de l'événement est l'église de la place Royale, dans la basse-ville. Construite à partir de 1688 sous le vocable de l'Enfant-Jésus, elle prend après 1690 le nom de Notre-Dame-de-la-Victoire en action de grâce pour la délivrance de la ville. Après l'échec de l'expédition Walker en 1711, elle devient Notre-Dame-des-Victoires, au pluriel, pour rappeler les deux délivrances.
La bataille figure parmi les événements historiques recensés par le ministère de la Culture et des Communications dans le Répertoire du patrimoine culturel du Québec. Elle est également présentée par la Commission des champs de bataille nationaux comme un jalon de l'histoire militaire de Québec, avant les sièges du XVIIIe siècle.