Contexte historique
Le différend à l'origine de la crise remonte au Régime français. En 1717, la seigneurie du Lac-des-Deux-Montagnes est concédée aux Sulpiciens (Séminaire de Saint-Sulpice) afin d'y établir une mission destinée aux Autochtones déplacés de la mission du Sault-au-Récollet, sur l'île de Montréal. Des Mohawks, des Algonquins et des Nipissings s'installent ainsi sur la rive du lac des Deux Montagnes vers 1721.
Les Mohawks soutiennent depuis lors que ces terres leur avaient été destinées, tandis que les Sulpiciens en détiennent le titre seigneurial. Au XIXe siècle, les protestations se multiplient, et les tensions entre la communauté et le Séminaire donnent lieu à plusieurs conflits et procès. Les Sulpiciens vendent progressivement une partie des terres à des particuliers et à des entreprises au cours du XXe siècle, puis le gouvernement fédéral acquiert en 1945 une portion des terres restantes, sans que soit constituée une réserve au sens de la Loi sur les Indiens.
Dans les années 1970 et 1980, les Mohawks de Kanesatake déposent des revendications territoriales auprès du gouvernement fédéral ; celles-ci sont rejetées. Le territoire de Kanesatake demeure ainsi morcelé, imbriqué dans celui de la municipalité d'Oka, dans l'actuelle région administrative des Laurentides. C'est dans ce contexte de revendications non résolues, que les chercheurs décrivent comme près de trois siècles de contestation, que s'inscrit la crise de 1990.
Origines immédiates
En 1959, un terrain de golf de neuf trous est aménagé à Oka sur des terres voisines de la pinède que les Mohawks considèrent comme leur appartenant. En 1989, la municipalité d'Oka annonce un projet d'agrandissement du golf à dix-huit trous, accompagné de la construction de maisons en rangée. Le projet empiète sur la pinède, lieu boisé auquel la communauté de Kanesatake attache une valeur particulière et où se trouve un cimetière mohawk.
Au printemps 1990, des Mohawks érigent une barricade sur un chemin d'accès à la pinède afin d'empêcher le début des travaux. La municipalité obtient des tribunaux une injonction ordonnant le démantèlement de la barricade. Les occupants refusent de se retirer, et les négociations entre les parties n'aboutissent pas.
Les chronologies de la crise diffèrent selon le point de départ retenu : certaines font commencer le conflit avec l'érection des barricades au printemps, d'autres avec l'intervention policière du 11 juillet, à partir de laquelle on compte habituellement les 78 jours de la crise.
Intervention du 11 juillet 1990
Le 11 juillet 1990, la Sûreté du Québec intervient dans la pinède pour faire appliquer l'injonction. L'opération, qui comprend l'usage de gaz lacrymogène, donne lieu à un échange de coups de feu. Le caporal Marcel Lemay, membre du groupe d'intervention de la Sûreté du Québec, est mortellement atteint. Les policiers se retirent, laissant sur place des véhicules que les Mohawks utilisent pour renforcer leurs barricades.
La mort du caporal Lemay marque profondément l'opinion publique et transforme un litige foncier local en crise d'envergure nationale. L'enquête menée par la suite n'a pas permis d'établir l'identité de l'auteur du tir.
À la suite de l'intervention, la Sûreté du Québec établit un périmètre autour de Kanesatake et d'Oka. Les barricades mohawks et policières se font face pendant plusieurs semaines, perturbant la vie des résidents autochtones et non autochtones du secteur.
Extension à Kahnawake et fermeture du pont Mercier
Le jour même de l'intervention à Oka, des Mohawks de Kahnawake, sur la rive sud du Saint-Laurent, bloquent en solidarité les routes qui traversent leur territoire, dont l'accès au pont Mercier, l'un des principaux liens routiers entre l'île de Montréal et la Rive-Sud. La fermeture du pont dure 57 jours, soit jusqu'au début de septembre 1990.
Le blocage provoque d'importantes difficultés de circulation pour les résidents de la Rive-Sud, notamment à Châteauguay. Au cours de l'été, des manifestations hostiles aux Mohawks se tiennent dans ce secteur, et des effigies sont brûlées. Le 28 août 1990, un convoi de véhicules transportant des résidents de Kahnawake, en majorité des femmes, des enfants et des personnes âgées, est la cible de jets de pierres de la part d'une foule à la sortie du pont Mercier, du côté de LaSalle.
Ces épisodes ont contribué à faire de la crise un révélateur des tensions entre communautés autochtones et allochtones dans la région de Montréal.
Intervention de l'armée et dénouement
Devant l'impasse, le gouvernement du Québec, dirigé par le premier ministre Robert Bourassa, demande l'aide des Forces armées canadiennes, sous le gouvernement fédéral de Brian Mulroney. En août 1990, les militaires remplacent la Sûreté du Québec aux barricades, à Kanesatake comme à Kahnawake. Leur présence fait de la crise un événement suivi par des médias de plusieurs pays.
À Kahnawake, les barricades sont démantelées à la suite de négociations, et le pont Mercier est rouvert au début de septembre. À Kanesatake, l'armée resserre graduellement son périmètre, et les derniers occupants mohawks se replient dans un centre de traitement situé sur le territoire de la communauté.
Le 26 septembre 1990, les Mohawks qui s'y trouvent encore quittent le bâtiment ; plusieurs sont arrêtés par les militaires et les policiers. Cette sortie marque la fin de la crise. Des poursuites judiciaires sont ensuite intentées contre certains participants. Le projet d'agrandissement du terrain de golf n'est pas réalisé, et une partie des terres en cause est acquise par le gouvernement fédéral.
Conséquences politiques
La crise d'Oka a placé les revendications territoriales autochtones au centre du débat public canadien et québécois. Elle a mis en lumière la longue histoire des contestations de Kanesatake ainsi que les difficultés des relations entre les peuples autochtones, les gouvernements et les forces de l'ordre.
En 1991, le gouvernement fédéral crée la Commission royale sur les peuples autochtones, chargée d'examiner l'ensemble des relations entre les peuples autochtones, le gouvernement canadien et la société canadienne. La Commission remet son rapport final en 1996 ; celui-ci formule de nombreuses recommandations portant notamment sur l'autonomie gouvernementale, les terres et les ressources.
Au Québec, les autorités gouvernementales comptent la crise parmi les événements marquants des relations avec les Premières Nations et les Inuit. La question foncière de Kanesatake, quant à elle, a continué de faire l'objet de discussions et de négociations dans les décennies suivantes.
Mémoire et représentations
La crise d'Oka occupe une place importante dans la mémoire collective québécoise et dans celle des communautés mohawks. Certaines images, dont celle d'un soldat canadien et d'un militant mohawk se faisant face à quelques centimètres de distance, sont devenues emblématiques de l'événement.
La crise a fait l'objet d'une abondante production documentaire, journalistique et scientifique. La cinéaste abénakise Alanis Obomsawin lui a consacré le documentaire Kanehsatake : 270 ans de résistance (1993), produit par l'Office national du film du Canada. La revue Recherches amérindiennes au Québec a publié en 2009 un dossier rétrospectif sur ses origines lointaines et contemporaines. Des études ont aussi porté sur sa couverture médiatique et sur les caricatures publiées pendant l'été 1990, qui révèlent des lectures divergentes du conflit selon les publics.
Les anniversaires de la crise, notamment le trentième en 2020, ont donné lieu à des rétrospectives médiatiques réunissant des témoignages de Mohawks, de policiers, de militaires et de résidents d'Oka. La mort du caporal Marcel Lemay demeure également rappelée lors de ces commémorations.

