Contexte
Lorsque le Royaume-Uni déclare la guerre à l'Allemagne en août 1914, le Canada, en tant que dominion de l'Empire britannique, se trouve engagé dans le conflit. Le gouvernement conservateur de Robert Borden mise d'abord sur l'enrôlement volontaire et assure que le service militaire ne sera pas rendu obligatoire.
Les pertes subies sur le front occidental et l'ampleur des engagements pris par Ottawa, dont l'objectif annoncé au début de 1916 d'un effectif de 500 000 hommes, rendent le recrutement volontaire de plus en plus insuffisant à mesure que la guerre se prolonge.
Au Québec, l'enrôlement des Canadiens français demeure proportionnellement plus faible qu'ailleurs au pays. Plusieurs facteurs l'expliquent :
- un attachement moins direct à la Grande-Bretagne chez une population établie en Amérique depuis plusieurs générations ;
- une organisation militaire largement anglophone, qui offre peu d'unités francophones, le 22e Bataillon étant la principale unité canadienne-française au front ;
- le ressentiment suscité par le Règlement 17, adopté en Ontario en 1912, qui restreint l'enseignement en français dans les écoles de cette province ;
- une population plus rurale, où le travail agricole retient les jeunes hommes.
Le nationaliste Henri Bourassa, fondateur du quotidien Le Devoir, s'oppose à une participation canadienne qu'il juge excessive et dictée par les intérêts impériaux. Ses positions trouvent un écho important dans l'opinion canadienne-française.
Adoption de la Loi du service militaire
Au printemps 1917, après un séjour en Grande-Bretagne où il participe aux réunions impériales sur la conduite de la guerre, Robert Borden annonce son intention d'imposer le service militaire obligatoire. Le projet de loi est débattu à la Chambre des communes durant l'été 1917.
La Chambre l'adopte en troisième lecture le 24 juillet 1917, et la Loi du service militaire reçoit la sanction royale le 29 août 1917. Elle assujettit les hommes de 20 à 45 ans, répartis en classes selon l'âge et la situation familiale, et prévoit l'appel progressif de ces classes en fonction des besoins militaires. Des exemptions sont possibles, notamment pour des motifs liés au travail essentiel, à la santé ou à la situation familiale ; des tribunaux sont chargés d'examiner les demandes.
Le débat parlementaire divise le Parti libéral. Wilfrid Laurier, chef de l'opposition, refuse la conscription et propose de soumettre la question à un référendum, tandis que de nombreux libéraux anglophones se rangent derrière le gouvernement.
Pour consolider sa position, le gouvernement fait adopter en septembre 1917 deux lois électorales. La Loi des électeurs militaires accorde le droit de vote aux militaires, et la Loi des élections en temps de guerre l'étend aux proches parentes de soldats tout en le retirant à certains citoyens naturalisés originaires de pays ennemis. En octobre 1917, Borden forme un gouvernement d'union réunissant conservateurs et libéraux favorables à la conscription.
Élection fédérale de décembre 1917
L'élection fédérale du 17 décembre 1917 se déroule presque entièrement autour de la question de la conscription. Elle oppose les unionistes de Robert Borden aux libéraux restés fidèles à Wilfrid Laurier.
Le gouvernement d'union remporte une nette majorité à l'échelle du Canada, grâce à de solides appuis en Ontario, dans les Prairies et dans les Maritimes. Au Québec, en revanche, le vote francophone se porte massivement vers les libéraux de Laurier, qui y obtiennent la quasi-totalité des sièges ; les unionistes ne l'emportent que dans quelques circonscriptions à forte population anglophone.
Le résultat met en évidence une fracture politique entre le Québec francophone et le reste du pays. Le Québec se retrouve pratiquement absent des rangs gouvernementaux, ce qui accentue le sentiment d'isolement dans la province.
La campagne est marquée par une vive tension. Une partie de la presse anglophone dépeint le Québec comme réfractaire à l'effort de guerre, tandis que la presse nationaliste canadienne-française dénonce une mesure imposée par la majorité. Au cours de l'été 1917, des manifestations anticonscriptionnistes se tiennent à Montréal, et la résidence du propriétaire du Montreal Star, Hugh Graham, partisan de la conscription, est visée par un attentat à la dynamite.
Motion Francœur
Dans la foulée de l'élection, le député libéral de Lotbinière, Joseph-Napoléon Francœur, inscrit au feuilleton de l'Assemblée législative du Québec, en décembre 1917, une motion qui frappe les esprits. Celle-ci évoque la possibilité que la province accepte de rompre le pacte confédératif de 1867 si les autres provinces estiment que le Québec constitue un obstacle à l'union, au progrès et au développement du Canada.
La motion ne propose pas directement la sécession ; elle se veut une réponse aux attaques dont le Québec fait l'objet dans une partie de la presse et de l'opinion du reste du pays. Elle est débattue au début de 1918 et suscite un large écho.
Le premier ministre Lomer Gouin intervient pour défendre la Confédération et rappeler l'attachement du Québec au régime fédéral. À l'issue du débat, la motion est retirée sans être mise aux voix.
La motion Francœur constitue la première remise en question formelle du lien fédéral débattue à l'Assemblée législative du Québec. Elle est souvent rappelée dans l'historiographie comme un indice de l'ampleur du malaise provoqué par la crise de la conscription.
Application de la loi et émeute de Québec
L'application de la Loi du service militaire à partir du début de 1918 ravive les tensions. Une forte proportion des hommes appelés au Québec demandent une exemption, et la police fédérale mène des recherches pour retrouver les insoumis.
Émeute de Québec (mars-avril 1918)
Le 28 mars 1918, à Québec, des agents de la police fédérale arrêtent Joseph Mercier, un jeune homme qui ne peut présenter ses papiers d'exemption. L'arrestation déclenche un rassemblement qui dégénère en émeute. Pendant plusieurs jours, des foules s'en prennent notamment aux bureaux chargés de l'application de la loi.
Le gouvernement fédéral dépêche des troupes, dont une partie provient de l'extérieur du Québec. Le 1er avril 1918, lundi de Pâques, les soldats ouvrent le feu sur la foule à Québec. Quatre civils sont tués : Honoré Bergeron, Alexandre Bussières, Georges Demeule et Édouard Tremblay. De nombreuses personnes sont blessées et des arrestations sont effectuées. Le gouvernement fédéral recourt ensuite à des mesures d'exception pour rétablir l'ordre.
Abolition d'exemptions
Au printemps 1918, à la suite de l'offensive allemande sur le front occidental, le gouvernement Borden supprime plusieurs catégories d'exemptions, y compris celles dont bénéficiaient de nombreux fils d'agriculteurs. Cette décision suscite une opposition qui dépasse le Québec : des agriculteurs de l'Ontario et d'autres provinces protestent également, de même que des syndicats, ce qui montre que la contestation ne se réduit pas à un clivage linguistique.
Bilan et mémoire
Sur le plan militaire, selon les estimations courantes, environ 24 000 conscrits atteignent le front en France avant l'armistice du 11 novembre 1918.
Sur le plan politique, la crise a des effets durables :
- le Parti conservateur fédéral, associé à la conscription, demeure affaibli au Québec pendant plusieurs décennies ;
- le Parti libéral, sous Laurier puis ses successeurs, s'impose comme la principale formation fédérale au Québec ;
- la crise renforce le nationalisme canadien-français et la méfiance envers les engagements militaires liés à l'Empire britannique.
Le souvenir de 1917 pèse lourdement sur la conduite du gouvernement fédéral lors de la Seconde Guerre mondiale. Le premier ministre William Lyon Mackenzie King tente d'éviter une répétition de la crise, mais la question resurgit avec le plébiscite de 1942 et la crise de la conscription de 1944.
Dans la mémoire collective québécoise, l'émeute de Québec de 1918 occupe une place particulière. Un monument commémoratif rappelant les événements et les victimes a été inauguré à Québec en 1998. La crise de 1917 est généralement présentée, dans l'enseignement de l'histoire du Québec, comme un moment charnière des relations entre francophones et anglophones au sein de la fédération canadienne.
