Contexte
Lorsque le Canada déclare la guerre à l'Allemagne en septembre 1939, le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King s'engage à ne pas recourir à la conscription pour le service outre-mer. Cet engagement vise d'abord le Québec, où le souvenir de la crise de la conscription de 1917 demeure vif. Les émeutes de Québec du printemps 1918 restent également présentes dans les mémoires. Les ministres fédéraux du Québec, en particulier Ernest Lapointe, font de cette promesse un argument central lors de l'élection provinciale d'octobre 1939, qui porte au pouvoir les libéraux d'Adélard Godbout.
En juin 1940, après la défaite de la France, le Parlement adopte la Loi sur la mobilisation des ressources nationales. Elle instaure l'enregistrement national et la conscription, mais uniquement pour la défense du territoire canadien. Les hommes mobilisés en vertu de cette loi ne peuvent être envoyés outre-mer sans leur consentement. Le maire de Montréal, Camillien Houde, est interné en août 1940 pour avoir publiquement invité la population à ne pas s'enregistrer.
Pendant les premières années du conflit, l'armée canadienne repose ainsi sur deux catégories de militaires :
- les volontaires, qui peuvent être déployés sur tous les théâtres d'opérations ;
- les conscrits de la défense territoriale, cantonnés au Canada.
Le plébiscite de 1942 et la Loi 80
Sous la pression des milieux favorables à un effort de guerre total, notamment au Canada anglais et au sein du Parti conservateur, le gouvernement King organise un plébiscite le 27 avril 1942. Il demande à l'électorat de le libérer de ses engagements antérieurs restreignant les méthodes de mobilisation. Le premier ministre résume sa position par une formule restée célèbre : « la conscription si nécessaire, mais pas nécessairement la conscription ».
Au Québec, la Ligue pour la défense du Canada mène campagne pour le non. André Laurendeau en est le secrétaire. Les résultats révèlent une profonde division :
| Territoire | Résultat |
|---|---|
| Québec | 71 % des électeurs votent non |
| Reste du Canada | Majorité favorable au oui |
La même année, le Parlement adopte la Loi 80, qui modifie la loi de 1940. Elle permet au gouvernement d'imposer la conscription pour le service outre-mer par simple décret s'il le juge nécessaire. Le ministre québécois Pierre-Joseph-Arthur Cardin quitte le cabinet pour marquer son désaccord. Dans la foulée de la campagne du non naît le Bloc populaire canadien, parti nationaliste dirigé par Maxime Raymond, dont André Laurendeau devient le chef provincial.
La crise de l'automne 1944
Après le débarquement de Normandie et les combats en Italie, les pertes de l'infanterie canadienne dépassent les prévisions. Les volontaires disponibles ne suffisent plus à combler les rangs. Le ministre de la Défense nationale, James Layton Ralston, revient d'Europe convaincu de la nécessité d'envoyer des conscrits au front. Mackenzie King le remplace au début de novembre 1944 par le général Andrew McNaughton, qui tente d'obtenir suffisamment de volontaires parmi les conscrits de la défense territoriale. La tentative échoue.
Le 23 novembre 1944, le gouvernement autorise par décret l'envoi outre-mer de jusqu'à 16 000 conscrits. Charles Gavan Power, ministre de l'Air et député de Québec, démissionne en signe de protestation. Louis Stephen St-Laurent, ministre de la Justice et lieutenant québécois de King, demeure au cabinet et appuie la décision. Il contribue ainsi à préserver l'unité du Parti libéral.
La Chambre des communes approuve la politique du gouvernement lors d'un vote de confiance le 8 décembre 1944. Une partie des députés libéraux du Québec vote contre le gouvernement.
Réactions au Québec
La décision fédérale suscite une vive opposition dans la société québécoise. Maurice Duplessis, revenu au pouvoir à la tête de l'Union nationale à la suite de l'élection provinciale du 8 août 1944, fait connaître officiellement la protestation de son gouvernement contre la mesure fédérale. Le Bloc populaire canadien dénonce lui aussi la décision : il y voit la confirmation de ses avertissements sur le manquement à la parole donnée en 1939.
À la fin de novembre 1944, des manifestations se déroulent à Montréal et à Québec. Elles rassemblent notamment des étudiants et des militants nationalistes. Contrairement aux événements du printemps 1918, elles ne donnent pas lieu à des affrontements meurtriers.
La contestation dépasse les frontières du Québec. Dans plusieurs camps militaires, des conscrits manifestent leur refus d'être envoyés outre-mer. Le mouvement le plus notable survient à Terrace, en Colombie-Britannique. Lorsque les ordres d'embarquement sont donnés, de nombreux conscrits ne se présentent pas ou désertent.
Selon l'Assemblée nationale du Québec, la controverse contribue à raviver les divisions entre Canadiens français et Canadiens anglais et à isoler politiquement le Québec au sein de la fédération.
Bilan militaire
La guerre en Europe prend fin en mai 1945, quelques mois seulement après la décision de novembre 1944. La portée militaire de la mesure demeure donc limitée.
| Étape | Nombre de conscrits |
|---|---|
| Arrivés en Grande-Bretagne | moins de 13 000 |
| Débarqués sur le continent européen | moins de 9 700 |
| Incorporés à des unités combattantes | moins de 2 500 |
Une étude publiée dans le Bulletin d'histoire politique fait état, parmi ces conscrits, de 69 morts, 232 blessés et 13 prisonniers.
Cet écart entre l'intensité de la crise politique et son incidence réelle sur les opérations est souvent souligné par les historiens. Pour Mackenzie King, le recours tardif et partiel à la conscription a permis de différer la décision jusqu'au moment où elle devenait inévitable. Il en a ainsi limité la portée. Pour ses adversaires québécois, la mesure constitue néanmoins la rupture d'un engagement fondamental pris envers le Canada français au début du conflit.
Conséquences et mémoire
Sur le plan électoral, le Parti libéral du Canada conserve la majorité des sièges du Québec aux élections fédérales du 11 juin 1945. Plusieurs facteurs y contribuent : le maintien de Louis Stephen St-Laurent au cabinet et le souvenir de la conscription imposée en 1917 par un gouvernement conservateur. Le Bloc populaire canadien, divisé, décline rapidement après la guerre.
Sur le plan provincial, la crise conforte l'Union nationale de Maurice Duplessis dans un discours d'autonomie provinciale face au gouvernement fédéral. Ce thème domine la vie politique québécoise de l'après-guerre.
La crise occupe une place importante dans la mémoire collective québécoise, aux côtés de celle de 1917. Elle illustre la différence de perception de la participation aux guerres impériales entre le Canada français et le Canada anglais. André Laurendeau en a livré un témoignage et une analyse dans La crise de la conscription, 1942, paru en 1962. Laurendeau devient par la suite coprésident de la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. L'épisode est régulièrement évoqué dans l'historiographie du nationalisme québécois et des relations entre le Québec et Ottawa.