Origines : le vœu de Maisonneuve
L'histoire de la croix remonte aux premiers mois de Ville-Marie, fondée en mai 1642 par Paul de Chomedey de Maisonneuve et Jeanne Mance au nom de la Société de Notre-Dame de Montréal. Selon le récit transmis par les sources de l'époque, une crue du fleuve Saint-Laurent menace le fort naissant à la fin de décembre 1642. Maisonneuve fait alors le vœu de porter une croix sur la montagne si la colonie est épargnée.
Les eaux se retirent sans détruire l'établissement. La tradition situe l'accomplissement du vœu au 6 janvier 1643, jour de l'Épiphanie : Maisonneuve aurait lui-même porté sur ses épaules une croix de bois jusqu'à la montagne, accompagné de colons, avant qu'une messe soit célébrée sur place.
Cette croix du XVIIe siècle est distincte du monument actuel. Selon certaines sources, elle aurait été plantée à proximité de l'emplacement de l'actuel Grand Séminaire de Montréal, sur le flanc de la montagne, et non au sommet. Elle a ensuite disparu, renversée puis remplacée. Le geste de Maisonneuve est néanmoins demeuré un épisode fondateur de la mémoire montréalaise, régulièrement évoqué dans l'historiographie et les commémorations religieuses et civiques.
Le projet de la Société Saint-Jean-Baptiste
L'idée de redresser une croix sur la montagne revient à la Société Saint-Jean-Baptiste de Montréal, qui annonce en 1874 son intention d'en ériger une nouvelle. Le projet s'inscrit alors dans un contexte où le mont Royal fait l'objet d'importants aménagements : le parc du Mont-Royal est inauguré en 1876, selon les plans de l'architecte paysagiste Frederick Law Olmsted.
Le projet ne se concrétise toutefois qu'un demi-siècle plus tard. Au début des années 1920, la Société relance l'initiative et organise une collecte publique pour en assurer le financement. La campagne mobilise notamment des élèves des écoles, qui vendent des timbres commémoratifs au profit de l'œuvre.
Une étude historique publiée dans la revue Mens souligne que l'érection de la croix participe du nationalisme canadien-français des années 1920. Planter un grand symbole catholique au sommet de la montagne, dans une ville où la bourgeoisie anglophone occupe alors une large part des flancs du mont Royal, revêt aussi une portée identitaire : il s'agit d'affirmer la présence francophone et catholique dans le paysage montréalais, en rattachant cette présence au récit des origines de la ville.
Construction et inauguration
Les travaux de la structure métallique commencent en mai 1924. Le monument est conçu par le sulpicien Pierre Dupaigne et fabriqué par la Dominion Bridge Company, entreprise montréalaise spécialisée dans les charpentes d'acier et la construction de ponts.
La technique retenue est celle de la charpente d'acier rivetée, alors courante pour les ouvrages d'art et les structures industrielles. Les pièces sont assemblées sur place, au sommet de la montagne, puis l'ensemble est ancré sur des pilastres de béton.
La croix est illuminée pour la première fois le 24 décembre 1924, la veille de Noël. Le choix de cette date relie le monument au calendrier liturgique, comme l'avait été le geste de Maisonneuve en 1643, accompli le jour de l'Épiphanie.
Le centenaire de cette première illumination a été souligné en décembre 2024, tandis que le 375e anniversaire de la croix plantée par Maisonneuve avait fait l'objet d'une commémoration en janvier 2018.
Description
La croix du mont Royal est une structure en treillis d'acier de forme latine. Les dimensions retenues par les sources institutionnelles sont les suivantes :
| Caractéristique | Valeur |
|---|---|
| Hauteur | environ 30 mètres |
| Envergure des bras | environ 10 mètres |
| Nombre de pièces d'acier | quelque 1 830 |
| Nombre de rivets | plus de 6 000 |
| Fondations | pilastres de béton |
La légèreté apparente du treillis contraste avec la masse de la montagne : de jour, la structure ajourée se découpe sur le ciel, tandis que de nuit l'éclairage la rend visible depuis une grande partie de l'île de Montréal et des rives environnantes.
La croix se dresse dans le parc du Mont-Royal, sur le versant est du sommet, à proximité des sentiers et du chemin Olmsted. Elle est accessible à pied et constitue l'un des points d'intérêt les plus fréquentés du parc, au même titre que le belvédère Kondiaronk et le chalet du Mont-Royal.
Éclairage et restaurations
L'illumination est indissociable de l'identité du monument. Le système d'éclairage d'origine, fondé sur des ampoules à incandescence, a été remplacé à plusieurs reprises au cours du XXe siècle.
Principales interventions
- 1924 : première illumination, le 24 décembre.
- 1992 : modernisation de l'éclairage, dans le contexte du 350e anniversaire de la fondation de Montréal.
- 2007 : la Ville de Montréal entreprend des travaux de restauration de la structure.
- Aujourd'hui : le monument est doté d'un éclairage à diodes électroluminescentes (DEL) contrôlable à distance, selon le site officiel du mont Royal.
La possibilité de modifier la couleur de l'éclairage permet de marquer certaines circonstances. Une tradition veut notamment que la croix soit éclairée en violet entre la mort d'un pape et l'élection de son successeur, pratique qui rattache le monument à sa vocation religieuse d'origine.
L'entretien et la mise en valeur de la croix relèvent de la Ville de Montréal, gestionnaire du parc du Mont-Royal, en concertation avec les organismes voués à la protection de la montagne, dont Les amis de la montagne.
Signification et mémoire collective
La croix du mont Royal cumule plusieurs significations qui ont évolué au fil du temps.
Symbole religieux. À son érection, elle exprime la place centrale de l'Église catholique dans la société canadienne-française. Elle prolonge, dans le paysage urbain, la vocation missionnaire attribuée à la fondation de Ville-Marie.
Lieu de mémoire des origines. En rappelant le vœu de Maisonneuve, elle rattache la ville moderne à son récit fondateur. Les anniversaires du geste de 1643 et de l'illumination de 1924 donnent lieu à des commémorations.
Affirmation nationale. Promue par la Société Saint-Jean-Baptiste, la croix s'inscrit dans le mouvement d'affirmation canadienne-française de l'entre-deux-guerres et témoigne de la volonté de marquer la montagne d'un symbole francophone.
Repère urbain. Avec la sécularisation de la société québécoise à partir de la Révolution tranquille, la dimension religieuse du monument s'est atténuée dans la perception d'une partie de la population. La croix demeure toutefois un repère visuel familier, associé à l'image de Montréal et largement reproduit dans les représentations touristiques de la ville.
Cette superposition de sens fait de la croix un objet patrimonial dont la lecture varie selon les époques et les publics, et qui figure régulièrement dans les débats sur la place des symboles religieux dans l'espace public québécois.
Statut patrimonial
La croix fait partie intégrante du patrimoine du mont Royal, montagne qui occupe une place singulière dans l'histoire et le paysage de Montréal. En 2005, le gouvernement du Québec a décrété l'arrondissement historique et naturel du Mont-Royal, reconnaissant à la fois la valeur naturelle, paysagère et historique de la montagne. Avec l'entrée en vigueur de la Loi sur le patrimoine culturel en 2012, ce territoire est devenu le site patrimonial du Mont-Royal.
Le Conseil du patrimoine culturel du Québec a consacré une étude de caractérisation à ce territoire, qui situe la croix parmi les éléments commémoratifs et symboliques marquants de la montagne. Le site officiel du mont Royal la classe dans le patrimoine artistique et commémoratif du parc, aux côtés d'autres monuments.
La protection de la croix s'inscrit ainsi dans un cadre plus large de conservation des paysages et des points de vue de la montagne, la silhouette illuminée du monument faisant partie des vues emblématiques que la réglementation municipale et provinciale cherche à préserver.