Appellation et identité
L'expression « Iroquoiens du Saint-Laurent » est une appellation forgée par les chercheurs. Elle désigne des populations qui parlaient des langues de la famille iroquoienne et qui habitaient la vallée du fleuve au XVIe siècle. Le nom que ces populations se donnaient elles-mêmes n'est pas connu.
La forme « Iroquois du Saint-Laurent », que l'on rencontre dans certains ouvrages anciens, prête à confusion. Les Iroquoiens du Saint-Laurent ne doivent pas être confondus avec les Iroquois au sens strict, c'est-à-dire les nations de la Confédération des Cinq-Nations (Haudenosaunee), établies au sud du lac Ontario, dans l'actuel État de New York. Ils partageaient avec elles, ainsi qu'avec les Wendats (Hurons), une même famille linguistique et plusieurs traits culturels, mais formaient des groupes distincts.
Les chercheurs ne considèrent pas les Iroquoiens du Saint-Laurent comme un peuple unifié sur le plan politique. Les données archéologiques révèlent plutôt plusieurs regroupements régionaux de villages, chacun possédant ses particularités, notamment dans le style de la poterie. Leur rattachement à une nation autochtone contemporaine particulière ne peut être établi de façon automatique ; cette question fait toujours l'objet de recherches et de débats.
Territoire et villages
Au XVIe siècle, les communautés iroquoiennes s'échelonnaient le long du Saint-Laurent, depuis l'embouchure du lac Ontario jusqu'à l'estuaire. L'archéologie y distingue plusieurs regroupements de villages, notamment :
- la région de Québec, où se trouvait Stadaconé et d'autres villages mentionnés par Cartier ;
- la région de Montréal, où se trouvait Hochelaga ;
- le Haut-Saint-Laurent, dans le sud-ouest du Québec, où des sites villageois ont été fouillés près du lac Saint-François ;
- des secteurs situés en amont, dans l'actuel est de l'Ontario et le nord de l'État de New York.
Stadaconé
Stadaconé se trouvait dans la région de l'actuelle ville de Québec. C'est là que résidait Donnacona, que Cartier présente comme le chef du lieu. Les Stadaconéens fréquentaient l'estuaire et le golfe pour la pêche, ce qui explique leur présence à Gaspé lors du premier voyage de Cartier en 1534.
Hochelaga
Hochelaga, visité par Cartier en 1535, était situé sur l'île de Montréal, au pied du mont Royal. Le récit du navigateur décrit un village entouré d'une palissade, comprenant de nombreuses maisons longues et entouré de champs de maïs. Son emplacement exact n'a jamais été établi avec certitude par l'archéologie.
Mode de vie et société
Les Iroquoiens du Saint-Laurent étaient des horticulteurs sédentaires. Leur subsistance reposait principalement sur la culture du maïs, des courges et des haricots, complétée par la pêche, la chasse et la cueillette. La pêche occupait une place importante, en particulier chez les groupes de la région de Québec, qui exploitaient les ressources de l'estuaire.
Habitat
Ils vivaient dans des villages semi-permanents, souvent protégés par une palissade de pieux. L'habitation caractéristique était la maison longue, construction de perches recouvertes d'écorce qui abritait plusieurs familles apparentées partageant des foyers alignés dans l'axe central. Comme chez les autres peuples iroquoiens, les villages étaient déplacés après quelques années ou décennies, lorsque les sols cultivés et le bois des environs s'épuisaient.
Organisation sociale
Les sources décrivent des structures sociales iroquoiennes de type matrilinéaire : l'appartenance familiale se transmettait par les femmes, et les familles d'une même maison longue étaient liées par la lignée maternelle. Les femmes assuraient l'essentiel des travaux agricoles, tandis que les hommes se consacraient notamment à la chasse, à la pêche, au commerce et à la guerre.
Culture matérielle
La poterie, décorée de motifs incisés, constitue l'un des principaux témoins archéologiques de ces populations. Les fouilles ont également mis au jour des pipes en terre cuite, des outils en pierre et en os, ainsi que des restes de plantes cultivées.
Langue
Les Iroquoiens du Saint-Laurent parlaient une ou plusieurs langues de la famille iroquoienne, parfois désignées sous le nom de laurentien. Ces langues sont aujourd'hui éteintes et ne sont connues que par de courts lexiques consignés dans les relations des voyages de Jacques Cartier.
Ces vocabulaires comprennent des noms de nombres, des termes désignant des parties du corps, des objets usuels et des lieux. Leur comparaison avec les autres langues iroquoiennes connues, comme le wendat ou les langues des Cinq-Nations, a permis d'établir l'appartenance des Iroquoiens du Saint-Laurent à cette famille, tout en montrant que leur parler se distinguait de ces langues voisines.
L'apport le plus durable de ce lexique est le mot kanata, qui signifiait « village » ou « établissement ». Cartier l'a noté en désignant la région de Stadaconé, et le terme est à l'origine du nom « Canada ». Le toponyme Hochelaga est également issu de cette langue.
Contacts avec Jacques Cartier (1534-1543)
Les Iroquoiens du Saint-Laurent sont les premiers peuples de la vallée du fleuve dont l'existence est documentée par des écrits européens.
Premier voyage (1534)
En juillet 1534, Jacques Cartier rencontre à Gaspé un groupe de Stadaconéens venus pêcher, dirigé par Donnacona. Avant de repartir, il plante une croix et emmène en France deux jeunes hommes, Domagaya et Taignoagny, présentés comme des fils de Donnacona.
Deuxième voyage (1535-1536)
Revenu en 1535 avec ses deux guides, Cartier remonte le fleuve jusqu'à Stadaconé, puis, malgré les réticences de ses hôtes, poursuit jusqu'à Hochelaga, qu'il visite au début d'octobre 1535. Il passe ensuite l'hiver près de Stadaconé. Ses équipages, frappés par le scorbut, sont soignés grâce à une décoction d'un conifère appelé annedda, remède indiqué par Domagaya. Au printemps 1536, Cartier emmène en France Donnacona et plusieurs autres Stadaconéens ; aucun ne reviendra dans la vallée.
Troisième voyage (1541-1543)
Lors de son troisième voyage, Cartier établit Charlesbourg-Royal, en amont de Stadaconé, puis Jean-François de La Rocque de Roberval y tente une colonie en 1542-1543. Les relations avec les Stadaconéens se détériorent et ces tentatives d'établissement sont abandonnées. Les contacts documentés avec les Iroquoiens du Saint-Laurent cessent dès lors pour plusieurs décennies.
Dispersion
Lorsque Samuel de Champlain remonte le Saint-Laurent en 1603, les villages décrits par Cartier ont disparu. La vallée est alors fréquentée par d'autres peuples, notamment des Innus, des Algonquins (Anichinabés) et des Malécites, et elle constitue une zone de conflits entre ces groupes et les Iroquois des Cinq-Nations.
Le départ ou la dispersion des Iroquoiens du Saint-Laurent, survenu entre les voyages de Cartier et l'arrivée de Champlain, demeure un problème historique non résolu. Plusieurs hypothèses ont été avancées, sans qu'aucune ne s'impose comme cause unique :
- des conflits armés avec des peuples voisins, en particulier les Wendats ou les nations iroquoises des Cinq-Nations, possiblement liés au contrôle des routes d'échange ;
- les effets d'épidémies de maladies d'origine européenne ;
- des changements climatiques, le refroidissement du Petit Âge glaciaire ayant pu nuire à l'agriculture du maïs aux limites septentrionales de sa culture ;
- les conséquences plus larges des échanges avec les Européens, notamment la concurrence pour l'accès aux biens de traite.
La présence de poteries de style laurentien dans des villages wendats et iroquois de la même période laisse penser qu'une partie des Iroquoiens du Saint-Laurent a pu être intégrée, de gré ou de force, à ces nations voisines. L'ampleur de ces intégrations et le devenir des différents groupes restent toutefois débattus.
Archéologie et mémoire
En l'absence de sources écrites autres que les relations de Cartier, l'archéologie est la principale source de connaissance sur les Iroquoiens du Saint-Laurent. Les fouilles menées au Québec, en Ontario et dans l'État de New York ont permis de repérer de nombreux sites villageois, de préciser l'étendue de leur territoire et de documenter leur mode de vie agricole.
Au Québec, le Haut-Saint-Laurent compte plusieurs sites importants, dont le site Droulers-Tsiionhiakwatha, à Saint-Anicet, où un village iroquoien a fait l'objet de fouilles et d'une reconstitution à des fins d'interprétation. Dans la région de Québec, le Lieu historique national Cartier-Brébeuf, administré par Parcs Canada, présente l'histoire des Stadaconéens et de l'hivernage de Cartier en 1535-1536. À Montréal, la recherche du site d'Hochelaga a suscité de nombreuses hypothèses depuis le XIXe siècle, sans aboutir à une localisation confirmée.
Les Iroquoiens du Saint-Laurent occupent une place particulière dans la mémoire collective québécoise : leur rencontre avec Cartier marque le début de l'histoire écrite de la vallée du Saint-Laurent, et leur langue a donné son nom au Canada. Leur disparition de la vallée avant la fondation de Québec en 1608 explique que les premiers établissements français se soient implantés sur un territoire qui n'était plus occupé par des villages permanents.

