Publication
Le roman paraît en 1985 à Montréal chez VLB éditeur, maison fondée par Victor-Lévy Beaulieu. Il s'agit du premier livre de Dany Laferrière, journaliste haïtien arrivé au Québec en 1976 après avoir quitté Port-au-Prince sous le régime de Jean-Claude Duvalier. L'ouvrage est recensé dans la Bibliographie du Québec de Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), qui le classe comme roman et lui attribue des vedettes-matière portant notamment sur Montréal, ses relations raciales et ses conditions sociales.
Le titre, volontairement provocateur, a beaucoup contribué à la notoriété du livre dès sa sortie. La Chronologie de Montréal de l'Université du Québec à Montréal (UQAM) retient la parution de l'ouvrage parmi les jalons de l'histoire culturelle de la ville. Laferrière a par ailleurs raconté avoir dû contourner, lors de la sortie de la traduction anglaise, les réticences de certains médias américains à reproduire le titre, dont le New York Times.
Intrigue et personnages
Le récit se déroule à Montréal, dans un petit appartement de la rue Saint-Denis situé à proximité du carré Saint-Louis, au cours d'un été caniculaire. Il est narré à la première personne par Vieux, un jeune Haïtien qui tente d'écrire un roman sur une vieille machine à écrire, une Remington 22.
Son colocataire, Bouba, passe ses journées allongé sur le divan à lire, à méditer et à écouter du jazz ; il cite volontiers le Coran et Freud et se pose en commentateur philosophique de la vie de son compagnon. Le contraste entre les deux hommes, l'un qui écrit et l'autre qui lit et contemple, structure une grande partie du livre.
Autour d'eux gravitent des jeunes femmes blanches, souvent étudiantes à l'Université McGill ou issues de milieux aisés, que le narrateur désigne par des surnoms ironiques tels que « Miz Littérature » ou « Miz Snob ». Le roman se compose de courts chapitres, de dialogues, de scènes de la vie quotidienne et de réflexions du narrateur sur la littérature, la sexualité et la place de l'homme noir dans la société nord-américaine. Le roman que Vieux rédige au fil de l'histoire constitue une mise en abyme du livre lui-même.
Thèmes et écriture
Les études consacrées à l'œuvre en dégagent plusieurs thèmes centraux :
- les relations entre hommes noirs et femmes blanches, envisagées comme le lieu où se rejouent les rapports de pouvoir hérités de l'histoire coloniale et de l'esclavage ;
- le racisme et les stéréotypes sexuels attachés au corps noir, que le narrateur exhibe et retourne par l'ironie ;
- les fantasmes réciproques, présentés comme des constructions culturelles plutôt que comme des vérités ;
- la vocation d'écrivain, l'acte d'écrire devenant pour le narrateur un moyen de reprendre la parole sur sa propre image.
La critique universitaire, notamment dans Studies in Canadian Literature, s'est intéressée à la manière dont le roman fictionnalise la négritude en reprenant, pour mieux les déconstruire, les clichés qui la réduisent à la sexualité. L'écriture se caractérise par des phrases brèves, un ton désinvolte, un humour souvent grinçant et de nombreuses références littéraires et musicales (jazz, écrivains américains, Hemingway, Miller, Baldwin). Ce style, direct et rythmé, rompt avec les codes de la littérature haïtienne de l'exil comme avec ceux du roman québécois de l'époque.
Réception
Dès sa parution, le livre suscite à la fois curiosité, malaise et enthousiasme. Son titre et ses scènes sexuelles en font un succès de librairie, tandis qu'une partie de la critique y voit d'abord une provocation. Avec le temps, l'ouvrage s'impose comme un texte marquant de la littérature québécoise contemporaine et des écritures migrantes, étudié dans les établissements d'enseignement et analysé dans de nombreux articles savants.
Le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ) lui consacre une médiagraphie, et la revue Québec français en a publié un compte rendu signé Aurélien Boivin en 2003. Des travaux universitaires produits hors du Canada, notamment en Europe centrale, témoignent aussi de sa diffusion internationale.
Le titre continue de nourrir des débats sur l'usage du mot « nègre », que l'auteur revendique comme une arme d'ironie dirigée contre le racisme. Laferrière a affirmé, au moment du quarantième anniversaire du livre, ne pas se laisser censurer, rappelant les obstacles rencontrés lors de la diffusion de l'ouvrage aux États-Unis.
Adaptation cinématographique
Le roman a été adapté au cinéma sous le même titre par le réalisateur Jacques W. Benoît, dans un film sorti en 1989. Laferrière a participé à l'écriture du scénario. Isaach De Bankolé y interprète Vieux et Maka Kotto, futur ministre de la Culture du Québec, incarne Bouba.
L'adaptation conserve le cadre montréalais et le duo central du livre, tout en transposant à l'écran la tonalité satirique du récit. Le film a été présenté dans plusieurs festivals et distribué à l'étranger, ce qui a contribué à faire connaître l'œuvre au-delà du lectorat francophone.
Éditions et traductions
Après l'édition originale de VLB éditeur (1985), le roman a connu plusieurs rééditions, documentées par la Bibliographie du Québec de BAnQ, dont des éditions en format poche. Une édition soulignant le quarantième anniversaire de la première parution a été publiée et diffusée en librairie au Québec.
Le livre a été traduit en anglais par David Homel sous le titre How to Make Love to a Negro (1987), version reprise plus tard sous le titre complet How to Make Love to a Negro Without Getting Tired. D'autres traductions ont élargi sa diffusion internationale.
Au fil des rééditions, la graphie du titre varie, le mot « nègre » apparaissant tantôt avec une minuscule, tantôt avec une majuscule.
Place dans l'œuvre de Dany Laferrière
Ce premier roman ouvre le vaste cycle que Laferrière a regroupé sous le nom d'« Une autobiographie américaine », ensemble de récits qui retracent, sous une forme romancée, son enfance en Haïti, son exil et sa vie en Amérique du Nord. On y trouve notamment L'Odeur du café, Le Goût des jeunes filles, Éroshima ou Le Cri des oiseaux fous. Le personnage du narrateur, double fictif de l'auteur, et le ton mêlant autobiographie, humour et réflexion sur la création y reviennent d'un livre à l'autre.
Laferrière a ensuite poursuivi une carrière abondante, couronnée en 2009 par le prix Médicis pour L'Énigme du retour. Élu à l'Académie française en 2013, il y est devenu le premier écrivain québécois et haïtien à siéger. Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer demeure le livre auquel son nom reste le plus étroitement associé.