Présentation
L'Amèr ou le Chapitre effrité est un livre de Nicole Brossard, poète, romancière et essayiste québécoise née à Montréal en 1943. Paru en 1977, il occupe une place particulière dans son œuvre : il ne se laisse ranger ni dans le roman, ni dans la poésie, ni dans l'essai, et emprunte à chacun de ces genres.
Le texte se présente comme une suite de fragments où alternent passages narratifs, segments poétiques et propositions de nature théorique. Ce caractère hybride est au cœur du projet : la remise en cause des formes littéraires reçues accompagne la remise en cause des rôles assignés aux femmes, en particulier celui de mère.
Le titre lui-même condense ce double travail. Le mot « amèr », graphie volontairement déviante, fait entendre simultanément « la mère », « la mer » et « amer ». Le sous-titre, « le Chapitre effrité », signale pour sa part l'éclatement de la structure romanesque traditionnelle.
Contexte de création
Le livre paraît au cours d'une période d'intense effervescence féministe au Québec. Au milieu des années 1970, Nicole Brossard est déjà une figure de l'avant-garde littéraire : elle a participé à la fondation de la revue La Barre du jour en 1965, et elle s'engage dans le mouvement des femmes, notamment par sa participation à la création collective La Nef des sorcières (1976) et au journal féministe Les Têtes de pioche.
L'Amèr s'inscrit dans cette convergence entre recherche formelle et engagement politique. Les écrivaines associées à ce courant considèrent que la langue elle-même porte les marques d'un ordre patriarcal et qu'il faut la travailler de l'intérieur pour faire advenir une parole des femmes. L'œuvre de Brossard de cette période en est l'une des expressions les plus radicales.
Le livre s'inscrit aussi dans un dialogue plus large avec les pensées féministes de langue française, qui accordent une importance centrale au corps, à la sexualité et au langage.
Forme et écriture
L'Amèr est fréquemment rattaché à la notion de « fiction théorique », que Nicole Brossard a contribué à développer : une écriture où la réflexion conceptuelle n'est pas séparée de la fiction ni du poème, mais s'y incarne.
Plusieurs traits caractérisent l'écriture du livre :
- la fragmentation : le texte procède par séquences brèves, sans intrigue continue, conformément à l'idée d'un « chapitre effrité » ;
- le travail sur le signifiant : jeux de mots, néologismes, graphies modifiées et polysémies, dont le titre donne l'exemple ;
- le mélange des registres : la prose narrative côtoie l'aphorisme, le poème et l'énoncé théorique ;
- la mise en avant du corps : le corps féminin, sa sexualité et ses fonctions sont au centre de l'écriture, envisagés comme lieux de pouvoir et de résistance.
Cette forme exigeante fait du livre un objet d'étude privilégié dans les travaux universitaires consacrés à la modernité littéraire québécoise.
Thèmes
Le thème central de l'ouvrage est la maternité, abordée non comme une expérience intime idéalisée, mais comme une institution sociale et symbolique. Dans sa préface à la réédition de la collection Typo, Louise Dupré lit le livre comme une réflexion politique sur la maternité dans un système patriarcal.
Le texte s'en prend à la figure de la mère telle que la conçoit l'ordre patriarcal, c'est-à-dire réduite à sa fonction reproductrice. Il cherche à dégager, au-delà de cette fonction, d'autres formes de lien entre femmes, notamment entre une mère et sa fille.
D'autres thèmes traversent l'œuvre :
- le rapport des femmes au langage et à l'écriture ;
- le désir et la sexualité, y compris le désir entre femmes ;
- la critique des institutions familiales et sociales ;
- la recherche d'une parole autonome, affranchie des modèles hérités.
Éditions et traductions
L'ouvrage paraît pour la première fois à Montréal en 1977. Il a connu plusieurs rééditions, dont une dans la collection de poche Typo, accompagnée d'une préface de Louise Dupré. Une version numérique de cette édition Typo, au format EPUB, est parue le 1er juillet 2013 ; elle compte 120 pages.
| Élément | Donnée |
|---|---|
| Première parution | 1977, Montréal |
| Réédition | Collection Typo, préface de Louise Dupré |
| Édition numérique | 1er juillet 2013, EPUB, 120 pages |
| Traduction anglaise | These Our Mothers, or: The Disintegrating Chapter, trad. Barbara Godard |
Le livre a été traduit en anglais par Barbara Godard sous le titre These Our Mothers, or: The Disintegrating Chapter, traduction qui a contribué à faire connaître l'œuvre de Brossard dans le Canada anglais et dans les milieux féministes anglophones.
Les notices bibliographiques des éditions publiées au Québec peuvent être consultées dans la Bibliographie du Québec et le répertoire des livres québécois publiés depuis 1851 de Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
Réception et postérité
L'Amèr ou le Chapitre effrité est considéré comme l'un des textes majeurs de l'écriture des femmes au Québec. Il figure régulièrement dans les bibliographies critiques consacrées à Nicole Brossard et à la littérature féministe québécoise, et il fait l'objet de nombreuses analyses dans les études littéraires, au Québec comme à l'étranger.
L'œuvre a contribué à faire reconnaître Nicole Brossard comme l'une des principales figures de la modernité littéraire québécoise. Avec d'autres livres de la même période, elle a nourri la réflexion sur les liens entre forme littéraire, corps et politique, et a influencé plusieurs générations d'écrivaines.
Sa présence dans une collection de poche consacrée aux classiques de la littérature québécoise, ainsi que sa préface signée par l'écrivaine et universitaire Louise Dupré, témoignent de l'inscription durable du livre dans le patrimoine littéraire du Québec.