Genèse et publication
Angéline de Montbrun est l'œuvre de Félicité Angers, née à La Malbaie, qui publie sous le pseudonyme de Laure Conan. Le roman paraît d'abord en livraisons successives dans la Revue canadienne, périodique montréalais, de juin 1881 à août 1882. Il est ensuite publié en volume à Québec en 1884.
Le texte connaît cinq éditions du vivant de l'autrice, la dernière recensée datant de 1919. Laure Conan ne se contente pas de rééditer son roman : elle le remanie, parfois en profondeur. Les éditions de 1884 et de 1905 sont signalées comme celles qui comportent les modifications les plus importantes. Ce travail de réécriture a fait l'objet d'une étude de Nicole Bourbonnais, « Vingt fois sur le métier… Angéline de Montbrun ou la quête de la forme idéale », publiée dans la revue Voix et Images.
La publication de l'ouvrage s'inscrit dans un contexte où la littérature canadienne-française, encadrée par le mouvement littéraire de Québec et par l'influence de l'Église catholique, privilégie le roman historique, le roman du terroir et les récits édifiants. Le roman de Laure Conan, écrit par une femme et centré sur l'intériorité d'un personnage féminin, se distingue dans ce paysage.
Intrigue et personnages
Le récit met en scène un petit nombre de personnages, réunis autour du domaine de Valriant :
- Angéline de Montbrun, jeune femme élevée par son père, à qui elle voue une affection profonde ;
- Charles de Montbrun, son père, figure centrale de la première partie du roman ;
- Maurice Darville, jeune homme épris d'Angéline, qui demande sa main ;
- Mina Darville, sœur de Maurice et amie d'Angéline, dont les lettres animent le début de l'œuvre.
La première partie relate, à travers la correspondance des personnages, les amours naissantes de Maurice et d'Angéline et les fiançailles qui en découlent. Le récit bascule ensuite avec la mort accidentelle de Charles de Montbrun, qui plonge sa fille dans le deuil. Défigurée à la suite d'une chute, Angéline doute de la sincérité des sentiments de Maurice et rompt ses fiançailles.
La dernière partie, la plus longue, est constituée du journal intime de l'héroïne, retirée à Valriant. Elle y consigne ses souvenirs, ses souffrances, ses lectures et ses réflexions spirituelles, dans une méditation sur la perte et le renoncement.
Structure et forme
L'originalité formelle du roman tient à la combinaison de trois modes d'énonciation successifs :
| Partie | Forme | Fonction narrative |
|---|---|---|
| Première | Roman épistolaire | Présentation des personnages et de leurs liens affectifs |
| Deuxième | Récit à la troisième personne | Événements dramatiques et rupture |
| Troisième | Journal intime | Expression de la vie intérieure de l'héroïne |
Ce passage progressif de la correspondance, ouverte sur autrui, au journal, tourné vers soi, accompagne le repli de l'héroïne sur elle-même. La narration se resserre à mesure que l'action extérieure s'efface au profit de l'analyse des sentiments.
Cette architecture explique en grande partie la réputation de l'ouvrage comme roman psychologique. Les critiques soulignent que le véritable sujet du livre n'est pas l'intrigue amoureuse, réduite à quelques événements, mais le travail intérieur du deuil et de la souffrance. Les remaniements successifs opérés par l'autrice témoignent par ailleurs d'une recherche constante sur la forme, que Nicole Bourbonnais qualifie de « quête de la forme idéale ».
Thèmes
Plusieurs thèmes structurent l'œuvre.
Le deuil et la perte
La mort du père constitue le pivot du roman. Le journal d'Angéline est en large part un travail de mémoire autour de cette disparition, que l'héroïne ne parvient pas à surmonter.
Les liens familiaux et affectifs
La relation entre Angéline et son père occupe une place prépondérante, au point de concurrencer l'amour que lui porte Maurice. Cette intensité du lien filial a suscité de nombreuses lectures critiques, notamment d'inspiration psychanalytique.
Le renoncement et la spiritualité
Conformément aux valeurs catholiques de son temps, le roman valorise l'acceptation de la souffrance et le détachement du monde. La solitude de l'héroïne est vécue comme une épreuve à la fois douloureuse et spirituelle.
L'intériorité féminine
Le roman donne la parole à une femme qui analyse ses propres émotions. Cette dimension a nourri les relectures féministes de l'œuvre, attentives à la condition des femmes dans la société canadienne-française du XIXe siècle et à la situation singulière de Laure Conan, l'une des premières romancières du Québec.
Réception et critique
Le roman est reçu à sa parution comme une œuvre édifiante, conforme aux attentes morales de l'époque. Sa portée littéraire est réévaluée au XXe siècle, lorsque la critique universitaire y reconnaît une œuvre majeure de la littérature québécoise du XIXe siècle.
La qualification de « premier roman psychologique » canadien-français, largement reprise, relève de l'appréciation critique et non d'un statut établi. Elle traduit néanmoins le consensus sur la nouveauté du livre : l'attention portée aux mouvements de la conscience plutôt qu'aux faits historiques ou aux mœurs rurales.
Une partie de la critique a proposé des lectures biographiques du roman, mettant en relation le destin de l'héroïne et la vie de l'autrice, demeurée célibataire et retirée à La Malbaie. D'autres approches, psychanalytiques, féministes ou génétiques, ont successivement renouvelé l'interprétation de l'œuvre. Les travaux de Nicole Bourbonnais sur les états successifs du texte ont notamment mis en lumière l'évolution du roman d'une édition à l'autre.
L'ouvrage figure parmi les classiques québécois couramment étudiés dans l'enseignement, et il est répertorié dans la base Constellations du ministère de l'Éducation du Québec, consacrée aux œuvres de fiction recommandées.
Éditions modernes
Angéline de Montbrun a fait l'objet de nombreuses rééditions depuis sa parution. Parmi les éditions de référence :
- Édition critique de Nicole Bourbonnais, publiée dans la collection « Bibliothèque du Nouveau Monde » des Presses de l'Université de Montréal. Le catalogue de l'éditeur indique une édition de 444 pages parue en janvier 2008, tandis que Bibliothèque et Archives nationales du Québec répertorie une édition des mêmes presses datée de 2007. Cette édition présente le texte accompagné d'un appareil critique rendant compte de ses différents états.
- Éditions de poche destinées au grand public et au milieu scolaire, offertes en librairie.
- Édition numérique de la Bibliothèque mobile de littérature québécoise, mise en ligne en 2020, accompagnée d'une fiche descriptive de l'œuvre.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec conserve et diffuse par ailleurs des exemplaires anciens dans ses collections patrimoniales numérisées, ce qui permet de consulter le roman dans ses versions d'époque.