Aller au contenu
savoirs.québec
Livres

Les Demi-civilisés

Les Demi-civilisés est un roman de l'écrivain et journaliste québécois Jean-Charles Harvey, publié à Montréal en 1934. Le narrateur, Max Hubert, évolue dans les milieux bourgeois de Québec. Le récit critique le conformisme intellectuel, le conservatisme social et l'emprise cléricale dans la société canadienne-française des années 1930. Condamné par l'autorité religieuse dès sa parution, le livre coûte à son auteur son poste de rédacteur en chef au quotidien Le Soleil. Il est aujourd'hui considéré comme un jalon de l'histoire des idées au Québec.

Contexte de création

Jean-Charles Harvey (1891-1967), originaire de La Malbaie, dans Charlevoix, est journaliste de carrière lorsqu'il écrit Les Demi-civilisés. Au début des années 1930, il occupe le poste de rédacteur en chef du quotidien Le Soleil, à Québec, journal alors proche du Parti libéral. Il a déjà publié des nouvelles et un premier roman, Marcel Faure (1922).

Le roman paraît en mars 1934 à Montréal, aux Éditions du Totem. Il s'inscrit dans un contexte littéraire dominé par le roman du terroir, qui valorise la vie rurale, la fidélité à la terre ancestrale et la foi catholique comme fondements de l'identité canadienne-française. La même décennie voit également paraître des œuvres de tendance nationaliste et traditionaliste, comme celles de l'abbé Lionel Groulx.

Sur le plan social, le Québec traverse la Grande Dépression. Le clergé catholique exerce une influence considérable sur l'enseignement, la presse, l'édition et la vie culturelle, notamment par la censure des lectures jugées dangereuses pour la foi ou les mœurs. C'est dans ce cadre que Harvey propose un roman urbain, d'inspiration libérale, qui prend le contre-pied des représentations idéalisées de la société canadienne-française.

Récit et personnages

Le roman est rédigé à la première personne. Son narrateur, Max Hubert, est un jeune homme qui, après une formation au sein des institutions d'enseignement traditionnelles, s'établit à Québec et fréquente les milieux bourgeois de la ville. Esprit critique, il entreprend de fonder une revue destinée à diffuser des idées nouvelles et à secouer l'immobilisme intellectuel qu'il observe autour de lui.

Son parcours est marqué par une relation amoureuse avec Dorothée Meunier, jeune femme cultivée qui partage son désir d'émancipation. Le récit entremêle l'histoire intime des deux personnages et le combat d'idées mené par le narrateur, qui se heurte aux pressions du milieu et des autorités.

Le titre désigne ceux que le narrateur juge à moitié instruits et à moitié libres : des individus dotés d'un vernis de culture, mais soumis aux conventions, à la peur du qu'en-dira-t-on et à l'autorité morale. Par la satire de ces « demi-civilisés », le roman dresse un portrait critique de la société urbaine de Québec.

Thèmes

L'édition critique des Presses de l'Université de Montréal présente l'œuvre comme une critique de la société québécoise des années 1930 et comme une tentative de substituer la réalité urbaine au mythe littéraire du terroir. Plusieurs thèmes structurent le roman :

  • la liberté de pensée : le narrateur revendique le droit à l'examen critique et à l'expression d'opinions dissidentes ;
  • la critique du cléricalisme : l'emprise de l'Église sur l'éducation et la vie publique est présentée comme un frein au développement intellectuel ;
  • l'hypocrisie sociale : la bourgeoisie est dépeinte comme attachée aux apparences et à la respectabilité plus qu'aux convictions ;
  • l'amour et la sensualité : la relation entre Max et Dorothée est traitée avec une franchise inhabituelle pour la littérature québécoise de l'époque ;
  • la ville : Québec remplace la campagne comme cadre romanesque, rompant avec la tradition du roman paysan.

Les études universitaires situent le livre dans les débats idéologiques et identitaires de la littérature québécoise de l'entre-deux-guerres. Le mémoire de maîtrise de Sara Robinson, déposé à l'Université du Québec à Montréal, le compare notamment à l'œuvre romanesque de Lionel Groulx sous l'angle de la représentation de l'Autre.

Condamnation et réception

Quelques semaines après sa parution, en 1934, le roman est interdit par l'autorité religieuse québécoise. La condamnation émane du cardinal Rodrigue Villeneuve, archevêque de Québec, qui en proscrit la lecture aux fidèles de son diocèse.

La sanction a des conséquences directes pour l'auteur. Jean-Charles Harvey perd son poste de rédacteur en chef au Soleil, la direction du journal ne souhaitant pas s'opposer à l'archevêché. L'affaire devient l'un des épisodes les plus connus de la censure cléricale au Québec au XXe siècle.

La suite de la carrière de Harvey demeure liée à la défense de la liberté d'expression. Il fonde en 1937 l'hebdomadaire Le Jour, publication d'orientation libérale qui paraît jusqu'en 1946.

Sur le plan littéraire, la critique de l'époque est partagée : certains saluent l'audace du propos, d'autres reprochent au roman ses procédés didactiques. Avec le temps, l'œuvre est surtout reconnue pour sa valeur de témoignage et pour son rôle dans l'histoire des idées, davantage que pour ses qualités formelles.

Éditions et traductions

Le roman a connu plusieurs éditions depuis sa parution initiale.

AnnéeÉdition
1934Édition originale, Montréal, Éditions du Totem
1962Réédition, reproduite en version numérique par Les Classiques des sciences sociales
1988Édition critique préparée par Guildo Rousseau, Presses de l'Université de Montréal
2005Édition de poche, TYPO
2017Réédition, Biblio Québec

L'édition critique de 1988 établit le texte et l'accompagne d'un appareil de notes et d'une présentation historique. Le texte de l'édition de 1962 est accessible en ligne dans la collection « Les auteur(e)s contemporain(e)s » des Classiques des sciences sociales.

Le roman a été traduit en anglais à deux reprises : sous le titre Sackcloth for Banner en 1938, puis sous le titre Fear's Folly en 1982, dans une traduction de John Glassco.

Postérité

Les Demi-civilisés occupe une place particulière dans l'histoire littéraire du Québec. Avec d'autres œuvres de la même période, il marque une étape dans le passage du roman du terroir au roman urbain, qui s'affirmera dans les années 1940 avec des œuvres comme Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy.

Le roman est fréquemment étudié dans l'enseignement collégial et universitaire comme exemple de la contestation de l'idéologie traditionaliste avant la Révolution tranquille. La condamnation dont il a fait l'objet est régulièrement évoquée dans les ouvrages consacrés à l'histoire de la censure et de la liberté d'expression au Québec.

La figure de Jean-Charles Harvey est souvent associée à un courant libéral et anticlérical de l'entre-deux-guerres, que certains historiens présentent comme un précurseur des transformations intellectuelles des décennies suivantes. Les rééditions successives, de l'édition critique universitaire aux formats de poche, témoignent de l'intérêt durable suscité par l'œuvre auprès des chercheurs comme du grand public.

Sources

  1. Presses de l'Université de Montréal, Les Demi-civilisés
  2. Les Classiques des sciences sociales, Les demi-civilisés, texte numérisé
  3. Les Classiques des sciences sociales, notice de l'édition numérique
  4. Sara Robinson, Groulx contre Harvey : la représentation de l'Autre dans deux romans québécois des années trente, Université du Québec à Montréal
  5. Les libraires, Les demi-civilisés
  6. Librairie du Québec, Les demi-civilisés
  7. CELA, Les demi-civilisés : roman
  8. Savoirs.Québec, registre éditorial
  9. Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec, tome II (1900-1939)

Recherche documentaire

Références recueillies lors de la recherche web du dossier, en complément des sources citées dans le texte.

  1. Les demi-civilisés by Jean-Charles Harvey - Goodreads
  2. Les demi-civilisés by Jean-Charles Harvey
  3. Les Demi-civilisés — Wikipédia

Modèles ayant contribué : Recherche documentaire — Sonar Pro · Rédaction — Claude Opus 5 5

Mots-clés : jean-charles harvey, roman québécois, censure, cléricalisme, littérature des années 1930, roman urbain, liberté d'expression, max hubert

Processus éditorial

Le débat du comité, les prompts des visuels et l'historique des mises à jour sont publics. Ouvrir le processus éditorial.

Discussion

Posez une question ou apportez une précision. Les messages sont publiés après vérification par l'équipe de modération. Savoir, l'assistante de recherche, répond lorsqu'elle peut citer une source ou vérifier un fait : cochez « Demander une réponse à Savoir » ou écrivez @Savoir.