Genèse
Avant Tit-Coq, Gratien Gélinas s'est fait connaître par ses revues satiriques, les Fridolinades, présentées à Montréal à partir de la fin des années 1930. Son personnage de Fridolin, gamin frondeur issu des quartiers populaires, lui permet de commenter l'actualité canadienne-française dans une langue familière qui rejoint un large public.
Le personnage de Tit-Coq naît dans ce contexte de revue, sous forme de sketch consacré à un jeune conscrit, avant que Gélinas n'en développe la matière en une pièce complète. Le passage de la revue à la pièce en actes marque, chez l'auteur, la transition du comique de sketch vers un drame construit, tout en conservant le ton populaire et la proximité avec le public qui avaient fait le succès des Fridolinades.
L'écriture de la pièce s'inscrit dans l'après-guerre immédiat. Le souvenir de la mobilisation, de la conscription et du départ des soldats canadiens pour l'Europe demeure alors très présent au Québec, ce qui donne à l'intrigue un ancrage historique immédiatement reconnaissable par les spectateurs de 1948.
Argument et personnages
Le protagoniste, Arthur Saint-Jean, surnommé Tit-Coq, est un orphelin né hors mariage, élevé en institution et sans attaches familiales. Devenu soldat, il se lie d'amitié avec un camarade de régiment qui l'invite à passer les Fêtes dans sa famille, les Desilets. Il y rencontre Marie-Ange, dont il tombe amoureux.
Avant son départ outre-mer, les deux jeunes gens se promettent l'un à l'autre. Pour Tit-Coq, ce projet de mariage représente la possibilité de fonder enfin la famille dont il a été privé. Pendant son absence, cependant, Marie-Ange cède aux pressions de son entourage et à la longueur de l'attente : elle épouse un autre homme.
À son retour, Tit-Coq apprend la nouvelle. La dernière partie de la pièce confronte les deux anciens amoureux et pose la question de la fuite possible du couple. L'aumônier militaire, le padre, joue un rôle déterminant dans le dénouement, qui laisse le héros seul face à son destin.
Principaux personnages
- Tit-Coq (Arthur Saint-Jean), soldat orphelin
- Marie-Ange Desilets, la jeune femme qu'il aime
- Jean-Paul Desilets, compagnon d'armes de Tit-Coq et frère de Marie-Ange
- Le padre, aumônier militaire et confident du héros
- Les membres de la famille Desilets, qui incarnent le milieu familial dont Tit-Coq rêve
Création et réception
La pièce est créée le 22 mai 1948 au Monument-National, salle historique du boulevard Saint-Laurent, à Montréal. Gratien Gélinas en signe la mise en scène et y tient lui-même le rôle-titre, cumulant les fonctions d'auteur, de metteur en scène et d'interprète principal.
La création connaît un succès populaire considérable et la pièce est reprise à de nombreuses reprises dans les années suivantes. Ce succès est d'autant plus remarqué qu'il s'agit d'une œuvre originale, écrite au Québec, mettant en scène des personnages d'ici dans une langue proche du parler quotidien, à une époque où le répertoire joué sur les scènes montréalaises demeure en grande partie importé.
La critique et l'histoire littéraire ont rapidement reconnu dans Tit-Coq un tournant pour la scène canadienne-française. L'œuvre est fréquemment présentée comme l'un des points de départ du théâtre québécois moderne, en ce qu'elle démontre qu'un drame enraciné dans la réalité locale peut rejoindre un vaste public. Une version anglaise a également été présentée hors du Québec au début des années 1950.
Publication
Le texte paraît en livre en avril 1950 aux éditions Beauchemin, à Montréal, sous le titre Tit-Coq : pièce en trois actes. L'exemplaire répertorié par la Fondation Lionel-Groulx compte 196 pages, auxquelles s'ajoutent des planches illustrées.
Pour cette édition, Gélinas ne se contente pas de reproduire le texte joué. Il remanie certains passages, resserre la structure de la pièce en trois actes et ajoute un glossaire de termes populaires destiné à éclairer le vocabulaire familier employé par les personnages. Ce travail de révision illustre le passage de l'œuvre du statut d'événement théâtral à celui de texte littéraire.
L'historienne de la littérature Lucie Robert a consacré une étude à ce processus dans Les Cahiers des Dix, analysant la manière dont la pièce est passée « de l'événement théâtral à la consécration littéraire ». Le texte a par la suite été réédité et demeure disponible en librairie, notamment dans le catalogue des éditions Fides.
Thèmes
Plusieurs thèmes structurent la pièce :
- La quête de la famille. L'orphelin né hors mariage, privé de nom et d'appartenance, cherche dans le mariage une légitimité et un foyer. Ce désir constitue le moteur dramatique de l'œuvre.
- La guerre et l'absence. Le départ outre-mer et l'attente prolongée bouleversent les promesses et les liens affectifs, faisant de la Seconde Guerre mondiale le cadre et la cause du drame.
- Le poids des institutions. La famille traditionnelle, la morale catholique et la figure de l'aumônier encadrent les choix des personnages et pèsent sur le dénouement, dans un Québec où le mariage religieux demeure indissoluble.
- La langue populaire. Le dialogue fait une large place au parler familier canadien-français, ce qui contribue à l'identification du public aux personnages.
La pièce a souvent été lue comme une image de la société canadienne-française de l'époque, partagée entre le désir d'émancipation individuelle et la force des cadres sociaux et religieux.
Adaptations
La pièce a été adaptée au cinéma en 1953. Le film, réalisé par René Delacroix, repose sur un scénario de Gratien Gélinas, qui y reprend le personnage de Tit-Coq. Il figure parmi les longs métrages de fiction québécois de l'après-guerre, période où se développe une production cinématographique locale.
L'œuvre a aussi fait l'objet de documents audiovisuels recensés dans les répertoires consacrés à la littérature québécoise, notamment par le Centre de recherche interuniversitaire sur la littérature et la culture québécoises (CRILCQ). Le film demeure accessible au public par l'intermédiaire de diffuseurs québécois, dont Télé-Québec.
Au théâtre, la pièce a été reprise à plusieurs reprises depuis sa création, ce qui en fait l'un des textes du répertoire québécois les plus régulièrement remontés.
Postérité
Tit-Coq occupe une place durable dans l'histoire de la littérature et du théâtre québécois. L'œuvre a été intégrée aux manuels d'histoire littéraire destinés aux élèves, ce qui a assuré sa transmission auprès de plusieurs générations.
Son importance tient à plusieurs facteurs : la réussite d'une dramaturgie originale écrite au Québec, la mise en scène de personnages issus du milieu populaire, l'usage d'une langue familière sur scène et la rencontre d'un large public. Ces caractéristiques annoncent des orientations que développeront les dramaturges québécois des décennies suivantes.
Gratien Gélinas poursuit ensuite sa carrière avec d'autres pièces, dont Bousille et les Justes (1959), et contribue à la vie théâtrale montréalaise, notamment par la fondation de la Comédie-Canadienne. Tit-Coq demeure toutefois l'œuvre à laquelle son nom est le plus étroitement associé.