Création
Bousille et les justes est créée le 17 août 1959 au Théâtre de la Comédie-Canadienne, à Montréal, salle que Gratien Gélinas dirige à l'époque. L'auteur signe lui-même la mise en scène, avec la collaboration de Jean Doat.
La pièce succède à Tit-Coq (1948), première grande réussite dramatique de Gélinas, dont la carrière s'était d'abord construite autour des revues des Fridolinades. Avec Bousille et les justes, le dramaturge poursuit son exploration de la société québécoise de son temps, en délaissant le registre du personnage marginal en quête d'appartenance pour s'attaquer plus directement aux valeurs d'une famille respectable et à la morale collective qui la soutient.
La création intervient à la fin de l'ère duplessiste, peu avant les transformations sociales de la Révolution tranquille. Ce contexte éclaire la portée de l'œuvre, qui met en question l'alliance entre respectabilité, religion et réputation familiale, piliers de la société canadienne-française traditionnelle.
Intrigue
L'action se déroule dans une chambre d'hôtel où la famille Grenon attend le procès d'Aimé, l'un de ses membres, accusé d'avoir causé la mort d'un homme. Les Grenon sont venus soutenir l'accusé et veiller à ce que l'affaire ne ternisse pas la réputation du clan.
Blaise Belzile, surnommé Bousille, est le témoin principal de l'événement. Homme simple, pieux et d'une honnêteté sans détour, il s'apprête à rapporter ce qu'il a vu. Or son témoignage risque de compromettre la défense d'Aimé. La famille entreprend alors de le convaincre, puis de le contraindre, à modifier sa version des faits afin d'obtenir l'acquittement.
Les pressions exercées sur Bousille prennent tour à tour la forme de l'argument affectif, de l'appel à la solidarité familiale, du souci de l'honneur et de l'intimidation. Le drame repose sur le contraste entre la droiture du témoin et la duplicité de ceux qui se présentent comme les gens respectables, les « justes » du titre. Le dénouement fait payer à Bousille le prix de ce reniement imposé, révélant la violence morale cachée sous les apparences de la vertu.
Personnages et thèmes
Personnages
- Bousille (Blaise Belzile) : témoin naïf et croyant, figure de l'innocence sacrifiée.
- Aimé Grenon : membre de la famille, accusé d'avoir causé la mort d'un homme.
- La famille Grenon : groupe de parents qui se mobilisent pour sauver l'accusé et préserver la réputation familiale.
Thèmes
La pièce est généralement lue comme une critique de l'hypocrisie et du conformisme moral dans la société québécoise traditionnelle. Le titre, ironique, oppose le personnage de Bousille, que son entourage tient pour un simple d'esprit, aux « justes » qui affichent une piété et une respectabilité de façade.
Plusieurs axes se dégagent :
- la solidarité familiale détournée au profit du mensonge ;
- la réputation et le qu'en-dira-t-on comme valeurs supérieures à la vérité ;
- la religion vécue comme pratique extérieure plutôt que comme exigence morale ;
- l'écrasement de l'individu vulnérable par le groupe.
Cette charge contre les institutions et les mœurs d'une époque annonce, à sa manière, la dramaturgie plus ouvertement contestataire qui s'affirme au Québec au cours des années 1960.
Édition
Le texte de la pièce paraît à Québec en 1960 aux éditions de l'Institut littéraire du Québec. Cette édition originale, sous le titre Bousille et les justes : théâtre, est aujourd'hui consultable dans certaines bibliothèques numériques.
L'œuvre est ensuite rééditée à plusieurs reprises, ce qui témoigne de sa place dans le répertoire québécois et de son usage dans l'enseignement de la littérature. Une édition de la collection Typo est publiée en 2002, et d'autres éditions figurent au catalogue des librairies québécoises.
| Année | Éditeur | Lieu |
|---|---|---|
| 1960 | Institut littéraire du Québec | Québec |
| 2002 | Typo | Montréal |
La disponibilité continue du texte en format de poche favorise sa diffusion auprès des étudiants du collégial, où il est régulièrement étudié aux côtés d'autres classiques du théâtre québécois.
Productions
Après sa création en 1959, Bousille et les justes connaît plusieurs reprises sur les scènes québécoises.
Production de Duceppe (1975-1976)
La compagnie Duceppe présente la pièce à Montréal de 1975 à janvier 1976. Cette reprise, intervenue une quinzaine d'années après la création, confirme l'intérêt durable du public pour l'œuvre dans un Québec profondément transformé depuis la fin des années 1950.
Théâtre du Rideau Vert (1999)
Le répertoire des productions théâtrales québécoises recense une production de la pièce au Théâtre du Rideau Vert en 1999, l'année même de la mort de Gratien Gélinas.
Reprises ultérieures
La pièce continue de susciter l'intérêt des metteurs en scène et de la critique au XXIe siècle. En 2017, la revue Jeu lui consacre un article intitulé « Bousille et les justes : notre (bonne) vieille histoire », qui s'interroge sur la pertinence de raconter à nouveau cette histoire et sur la manière dont elle résonne auprès des spectateurs contemporains.
Réception et postérité
Bousille et les justes occupe une place importante dans l'histoire de la dramaturgie québécoise. Avec Tit-Coq, elle constitue l'une des œuvres majeures de Gratien Gélinas, souvent considéré comme l'un des fondateurs du théâtre québécois moderne.
La pièce se distingue par la clarté de sa construction dramatique et par la force de son personnage central, dont la candeur fait ressortir, par contraste, la duplicité de son entourage. Sa critique de la morale bien-pensante et des institutions de la société traditionnelle a contribué à préparer le terrain à la génération de dramaturges des années 1960, qui allait mettre en scène de manière plus frontale les réalités sociales et linguistiques du Québec.
L'analyse publiée par la revue Jeu en 2017 replace l'œuvre dans l'histoire de la dramaturgie québécoise et examine sa réception, en questionnant le regard que le public d'aujourd'hui peut porter sur une histoire associée à une époque révolue. L'œuvre demeure étudiée dans les établissements d'enseignement et figure parmi les textes de référence du répertoire dramatique québécois.