Entrée en guerre et contexte politique
Le Royaume-Uni déclare la guerre à l'Allemagne le 3 septembre 1939. Le Canada, désormais maître de sa politique étrangère depuis le Statut de Westminster (1931), fait de même le 10 septembre 1939, après un vote de son Parlement. Le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King, soucieux de l'unité nationale, s'engage alors à ne pas imposer la conscription pour le service outre-mer, une promesse largement inspirée par le souvenir de la crise de 1917.
Au Québec, le premier ministre Maurice Duplessis, chef de l'Union nationale, déclenche des élections générales anticipées pour le 25 octobre 1939, en présentant les mesures de guerre fédérales comme une menace à l'autonomie provinciale. Les ministres fédéraux québécois, dont Ernest Lapointe, s'engagent dans la campagne et font valoir que leur présence au cabinet constitue le meilleur rempart contre la conscription. Le Parti libéral d'Adélard Godbout remporte le scrutin et Godbout devient premier ministre en novembre 1939.
La guerre domine dès lors les travaux et les débats de la 21e législature. Les pouvoirs étendus accordés au gouvernement fédéral par la Loi sur les mesures de guerre, notamment en matière d'économie, de main-d'œuvre et de libertés publiques, pèsent sur les relations entre Québec et Ottawa pendant toute la durée du conflit.
La question de la conscription
Mobilisation et enregistrement
En juin 1940, après la chute de la France, le Parlement fédéral adopte la Loi sur la mobilisation des ressources nationales. Elle prévoit l'enregistrement national des hommes et des femmes et instaure le service militaire obligatoire, limité d'abord à la défense du territoire canadien. En août 1940, le maire de Montréal, Camillien Houde, invite publiquement la population à ne pas s'enregistrer ; il est arrêté et interné jusqu'en 1944.
Le plébiscite de 1942
Sous la pression des milieux favorables à un effort militaire accru, le gouvernement King tient, le 27 avril 1942, un plébiscite pour être libéré de sa promesse de ne pas envoyer de conscrits outre-mer. La formule attribuée à King, « la conscription si nécessaire, mais pas nécessairement la conscription », résume sa position. La Ligue pour la défense du Canada, dont André Laurendeau est le secrétaire, mène la campagne du « non » au Québec. Environ 72 % des électeurs québécois votent contre, alors que la majorité des électeurs du reste du Canada votent pour. Ce résultat met en lumière un clivage profond entre francophones et anglophones.
Le Bloc populaire et la crise de 1944
Dans la foulée du plébiscite naît le Bloc populaire canadien, formation nationaliste opposée à la conscription. En novembre 1944, faute de renforts suffisants après les lourdes pertes subies en Europe, le gouvernement fédéral autorise l'envoi outre-mer de conscrits. Seule une partie d'entre eux atteint le front avant la fin des combats. La décision ravive les tensions au Québec, sans toutefois provoquer une rupture comparable à celle de 1917.
Participation militaire
Malgré l'opposition à la conscription, de nombreux Québécois, francophones comme anglophones, s'enrôlent volontairement dans l'Armée canadienne, la Marine royale du Canada et l'Aviation royale du Canada. Pour plusieurs jeunes hommes issus de milieux modestes, l'enrôlement représente aussi une sortie de la précarité héritée de la Grande Dépression.
Plusieurs unités québécoises se distinguent au cours du conflit :
- Les Fusiliers Mont-Royal participent au raid de Dieppe, le 19 août 1942, et y subissent de lourdes pertes ;
- le Royal 22e Régiment combat en Sicile et en Italie à partir de 1943, puis dans le nord-ouest de l'Europe ;
- le Régiment de la Chaudière débarque en Normandie, sur la plage Juno, le 6 juin 1944 ;
- le Régiment de Maisonneuve et d'autres unités prennent part aux campagnes de France, de Belgique et des Pays-Bas en 1944 et 1945.
Le territoire québécois est lui-même touché. De 1942 à 1944, la bataille du Saint-Laurent oppose des sous-marins allemands aux navires alliés dans le fleuve et le golfe ; plusieurs navires marchands et militaires sont coulés, ce qui entraîne des restrictions à la navigation. Des femmes s'engagent également dans les services auxiliaires féminins des trois armes ou comme infirmières militaires.
Effort de guerre et économie
Le conflit met fin aux années de chômage de la Grande Dépression. Sous la direction du ministère fédéral des Munitions et des Approvisionnements, l'industrie québécoise se réoriente vers la production militaire, ce qui accélère l'industrialisation de la province.
| Secteur | Exemples de production au Québec |
|---|---|
| Munitions | Usines de Defence Industries Limited à Verdun et dans la région de Montréal ; Arsenal fédéral de Québec |
| Construction navale | Chantiers de Lauzon, de Sorel et de Montréal |
| Aéronautique | Usines de la région de Montréal |
| Matériel roulant | Ateliers Angus de Montréal, qui produisent notamment des chars |
| Aluminium et énergie | Expansion de l'aluminerie d'Arvida et construction de la centrale de Shipshaw, au Saguenay |
L'aluminium du Saguenay revêt une importance stratégique pour la construction aéronautique alliée. La demande de main-d'œuvre attire de nombreux ruraux vers les villes, en particulier Montréal, et favorise la croissance du syndicalisme ; des conflits de travail éclatent, comme la grève d'Arvida en 1941.
Pour contenir l'inflation, la Commission des prix et du commerce en temps de guerre contrôle les prix et les salaires. Le gouvernement fédéral finance aussi l'effort de guerre par l'impôt et par des campagnes d'emprunts de la Victoire, auxquelles la population québécoise est appelée à souscrire.
Société et vie quotidienne
Les femmes au travail
L'effort industriel entraîne l'entrée massive des femmes dans les usines, notamment dans les fabriques de munitions, où elles occupent des postes traditionnellement réservés aux hommes. Des garderies sont ouvertes avec le soutien des gouvernements pour faciliter leur emploi. Ce phénomène suscite des débats, une partie des élites cléricales et nationalistes s'inquiétant de ses effets sur la famille.
Rationnement et restrictions
À partir de 1942, des carnets de rationnement encadrent la consommation de produits comme le sucre, le thé, le café, le beurre et la viande. L'essence, le caoutchouc et certains biens de consommation sont aussi restreints. La population participe à des campagnes de récupération de métaux, de graisses et de papier.
Libertés et internements
En vertu des règlements de défense du Canada, des personnes jugées dangereuses pour la sécurité de l'État sont internées. Au Québec, cela touche notamment le chef fasciste Adrien Arcand et des membres de la communauté italo-québécoise après l'entrée en guerre de l'Italie en 1940. Des camps d'internement et de prisonniers de guerre sont aménagés sur le territoire québécois.
Conférences de Québec
La ville de Québec accueille deux conférences alliées réunissant Winston Churchill et Franklin D. Roosevelt, avec Mackenzie King comme hôte : la première en août 1943, la seconde en septembre 1944. Elles se tiennent à la Citadelle et au Château Frontenac et portent sur la stratégie militaire alliée.
Réformes provinciales
Le gouvernement d'Adélard Godbout (1939-1944) mène, parallèlement à la guerre, un ensemble de réformes qui préfigurent certains aspects de la modernisation ultérieure du Québec :
- droit de vote des femmes aux élections provinciales, accordé en 1940 ;
- instruction obligatoire des enfants, adoptée en 1943 ;
- création d'Hydro-Québec en 1944, par l'expropriation de la Montreal Light, Heat and Power ;
- encadrement des relations de travail, avec une loi de 1944 reconnaissant le droit à la négociation collective.
Godbout accepte par ailleurs le transfert au gouvernement fédéral de la compétence en matière d'assurance-chômage, ce qui exige une modification constitutionnelle adoptée en 1940, et consent à céder temporairement certains champs fiscaux à Ottawa pour la durée de la guerre. Ses adversaires lui reprochent d'avoir trop concédé à l'autorité fédérale.
Aux élections générales du 8 août 1944, tenues peu avant la crise de la conscription de novembre, l'Union nationale de Maurice Duplessis reprend le pouvoir. Le Bloc populaire canadien fait élire quelques députés. Duplessis amorce un long mandat axé sur la défense de l'autonomie provinciale, notamment en matière fiscale, face aux projets centralisateurs fédéraux de l'après-guerre.
Héritage et mémoire
La Seconde Guerre mondiale laisse au Québec un héritage contrasté. Sur le plan économique, elle consolide l'industrialisation et l'urbanisation, renforce le secteur de l'aluminium et de l'hydroélectricité et ouvre une période de prospérité relative après 1945. Sur le plan social, elle modifie durablement le rapport des femmes au travail salarié, même si nombre d'entre elles quittent les usines à la démobilisation.
Sur le plan politique, la crise de la conscription renforce le sentiment, chez de nombreux francophones, que leurs choix peuvent être mis en minorité au sein de la fédération. Plusieurs acteurs de la campagne contre la conscription, comme André Laurendeau, jouent ensuite un rôle de premier plan dans le débat public québécois.
La mémoire de la guerre au Québec a longtemps été dominée par l'opposition à la conscription, au détriment de l'engagement des milliers de volontaires québécois, que l'historiographie récente tend à remettre en valeur. La littérature de l'après-guerre s'en fait l'écho : le roman Bonheur d'occasion de Gabrielle Roy (1945) dépeint le quartier montréalais de Saint-Henri à l'heure de l'enrôlement, et Les Plouffe de Roger Lemelin (1948) met en scène une famille de Québec pendant le conflit. Des monuments, des musées régimentaires et le jour du Souvenir, le 11 novembre, entretiennent le souvenir des combattants.