Origines et jeunesse
Mary Travers naît le 4 juin 1894 à Newport, dans la baie des Chaleurs, en Gaspésie. Elle grandit dans une famille modeste, dans un milieu où se côtoient les traditions musicales irlandaises, héritées du côté paternel, et le répertoire franco-québécois. Ce double ancrage marquera durablement sa manière : airs de gigue et de reel, rythmique de danse, usage de la voix comme instrument.
Dans ce contexte rural, l'apprentissage musical se fait par imitation, au sein de la maison et des veillées. Mary Travers apprend ainsi l'harmonica, le violon, l'accordéon et la guimbarde sans formation académique ; le Répertoire du patrimoine culturel du Québec la décrit comme une musicienne autodidacte. Adolescente, elle quitte la Gaspésie pour Montréal, où elle occupe des emplois de domestique et d'ouvrière, à l'image de nombreuses jeunes filles des régions attirées par la métropole industrielle du début du XXe siècle.
À Montréal, elle épouse Édouard Bolduc, plombier de métier ; c'est de ce mariage que viendra le nom de scène par lequel le public la connaîtra. Le couple élève ses enfants dans les quartiers populaires de la ville, dans des conditions matérielles difficiles, expérience qui nourrira plus tard la matière de ses chansons.
Débuts musicaux
La carrière publique de Mary Travers commence à la fin des années 1920, alors qu'elle a plus de trente ans. Elle se fait d'abord connaître comme instrumentiste d'accompagnement dans les spectacles de musique traditionnelle présentés à Montréal, notamment dans le cadre des veillées de musique du bon vieux temps qui réunissent violoneux, conteurs et chanteurs devant un public urbain nostalgique de la culture rurale.
Appelée à remplacer au pied levé des interprètes, elle prend le micro et s'impose par la vivacité de son débit et son sens du contact avec la salle. Ces prestations la conduisent au disque : à partir de 1929, elle enregistre ses propres compositions pour l'industrie phonographique naissante au Québec, dont les catalogues de chansons de langue française connaissent alors une croissance rapide.
Le succès discographique s'affirme rapidement et devient considérable à l'échelle du marché québécois de l'époque. En quelques années, La Bolduc devient une grande vedette populaire et est généralement considérée comme la première autrice-compositrice-interprète populaire du Québec, dans un milieu où les vedettes locales interprétaient surtout des répertoires importés de France ou des adaptations.
Œuvre et répertoire
On attribue à La Bolduc environ 300 chansons, dont près d'une centaine ont été enregistrées sur disque. Elle en écrit les paroles et en compose ou adapte la musique, ce qui fonde sa réputation de première autrice-compositrice-interprète de la chanson québécoise.
Parmi ses titres les plus connus figurent :
- Ça va venir découragez-vous pas, hymne d'endurance devant la crise économique ;
- La cuisinière, l'une de ses premières grandes réussites ;
- Toujours l'R-100, inspirée du passage du dirigeable britannique à Montréal ;
- Le commerçant des rues ;
- Les cinq jumelles, consacrée à un fait divers largement médiatisé de l'époque.
Les chansons empruntent leurs structures aux formes de la musique de danse traditionnelle : couplets brefs, refrains répétitifs, tempo de reel ou de gigue. Les textes, écrits dans une langue orale et imagée proche du parler populaire montréalais et gaspésien, tiennent de la chronique : hausse du coût de la vie, chômage, maladies, logements exigus, mariages, actualité locale. Cette fonction quasi journalistique explique en partie leur diffusion massive auprès d'un auditoire qui s'y reconnaissait immédiatement.
Style et turlutte
La marque sonore la plus reconnaissable de La Bolduc est la turlutte, cette vocalisation rythmique de syllabes sans signification qui remplace l'instrument entre les couplets. Héritée des traditions de danse à bouche pratiquées dans les veillées canadiennes-françaises et apparentée au lilting irlandais, elle devient chez elle un procédé de scène et de studio, exécuté avec une articulation rapide et une grande précision rythmique.
S'y ajoute son jeu d'harmonica, souvent placé en introduction ou en intermède, et l'accompagnement au violon. La voix, franche et nasale, n'est pas celle d'une cantatrice ; elle assume au contraire les traits de l'oralité populaire, avec rires, interpellations et jeux de mots. Cette esthétique lui a valu, de la part de certains critiques de l'époque, des jugements sévères sur la « vulgarité » de ses chansons, alors même qu'elle connaissait un grand succès auprès du public.
Les travaux de musicologie consacrés à la chanson québécoise, notamment dans les publications de la Société québécoise de recherche en musique, ont depuis réévalué cette œuvre comme un corpus charnière entre le répertoire folklorique de tradition orale et la chanson commerciale enregistrée.
Tournées et dernières années
Le succès du disque ouvre à La Bolduc la scène : elle parcourt les villages et les villes du Québec, ainsi que des communautés francophones de l'Ontario, des Maritimes et de la Nouvelle-Angleterre, avec des troupes présentant chansons, sketches et numéros comiques. Elle y tient à la fois le rôle de chanteuse, de musicienne et de comédienne, contribuant à populariser un modèle de spectacle itinérant qui marquera le métier au Québec.
En 1937, un grave accident de la route survenu au cours d'une tournée interrompt ses activités et affecte durablement sa santé. Atteinte d'un cancer, elle poursuit néanmoins des apparitions publiques avant de mourir à Montréal le 20 février 1941, à l'âge de 46 ans.
Postérité
La Bolduc est aujourd'hui présentée par les ouvrages et institutions de référence comme la figure fondatrice de la chanson québécoise moderne : l'Encyclopédie canadienne, le Dictionnaire biographique du Canada et le Répertoire du patrimoine culturel du Québec convergent sur cette lecture. Son nom est également inscrit au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens, et son répertoire figure dans les anthologies de la chanson d'ici.
Son influence se mesure à la filiation que revendiquent les générations suivantes, des chansonniers des années 1960 aux interprètes contemporains de musique traditionnelle, qui ont repris et réarrangé Ça va venir découragez-vous pas ou La cuisinière. La chanson québécoise est fréquemment enseignée comme une histoire qui va « de la Bolduc à Charlebois », formule reprise dans l'enseignement universitaire.
Sa vie a fait l'objet d'un long métrage de fiction sorti en 2018, dans lequel le rôle-titre est tenu par Debbie Lynch-White, ce qui a contribué à renouveler l'intérêt du public pour son œuvre. Des lieux et des prix portent son nom, et des institutions patrimoniales, dont Bibliothèque et Archives Canada, ont consacré des productions documentaires à son parcours.