Définition et délimitation
La notion de chanson québécoise n'a pas de définition unique. Les travaux universitaires montrent que ses frontières et ses critères d'appartenance ont évolué au fil des décennies. Une définition de recherche courante retient trois critères, qui peuvent se cumuler ou non :
- la production de l'œuvre au Québec ;
- l'écriture ou la composition par des créateurs québécois ;
- l'interprétation par des artistes québécois.
La langue française occupe une place centrale dans la définition historique et culturelle du genre, sans en épuiser la diversité : des œuvres en anglais, en langues autochtones ou dans d'autres langues sont également produites au Québec. Il convient ainsi de distinguer la chanson québécoise, catégorie culturelle et territoriale, de la chanson francophone, catégorie linguistique qui englobe aussi la France, la Belgique, la Suisse, l'Acadie et l'Ontario français. Les deux notions se recoupent sans être synonymes.
Le terme lui-même s'est imposé progressivement. Avant les années 1960, on parlait plus volontiers de chanson canadienne ou canadienne-française ; l'adoption du qualificatif « québécois » accompagne la transformation de l'identité collective pendant la Révolution tranquille.
La production québécoise a souvent été décrite comme hybride : elle conjugue l'héritage de la chanson française, l'influence de la musique populaire nord-américaine et des apports britanniques, irlandais et autochtones.
Tradition orale et premiers enregistrements
La chanson traditionnelle
Le répertoire repose d'abord sur la transmission orale des chansons apportées de France par les colons de la Nouvelle-France. Ce fonds s'est enrichi au contact des cultures autochtones, britanniques et irlandaises. La chanson traditionnelle comprend notamment les chansons à répondre, où un soliste lance un couplet repris par l'assemblée, ainsi que la turlutte, technique vocale rythmique faite de syllabes sans signification.
Au XIXe siècle, des collecteurs commencent à consigner ce répertoire. Ernest Gagnon publie en 1865 Chansons populaires du Canada, puis l'ethnologue Marius Barbeau entreprend au XXe siècle de vastes collectes sur le terrain.
La chanson politique et patriotique
La chanson politique et patriotique est attestée au Québec dès le XIXe siècle. Un Canadien errant, écrite par Antoine Gérin-Lajoie en 1842 en évocation des exilés de la rébellion des Patriotes, en est un exemple souvent cité.
L'ère du disque
Des enregistrements franco-canadiens existent dès la fin du XIXe siècle. Au début du XXe siècle, le disque et la radio favorisent l'émergence d'interprètes populaires. Les Veillées du bon vieux temps, présentées à Montréal à partir de 1919, mettent en scène le folklore canadien-français. Dans les années 1930, Mary Travers, dite La Bolduc, connaît un grand succès avec des chansons en langue populaire, ponctuées de turluttes, qui évoquent la vie quotidienne pendant la crise économique. Elle est souvent considérée comme l'une des premières auteures-compositrices-interprètes du Québec, même si son rôle s'inscrit dans une histoire plus ancienne et plurielle.
Félix Leclerc et l'essor des chansonniers
Félix Leclerc
Félix Leclerc (1914-1988) occupe une place charnière. Son succès à Paris au début des années 1950, couronné par le Grand Prix du disque de l'Académie Charles-Cros, attire l'attention sur la chanson d'auteur canadienne-française et légitime au Québec la figure de l'auteur-compositeur-interprète s'accompagnant à la guitare.
Le mouvement chansonnier
Les études historiques situent l'essor du mouvement chansonnier autour de 1959 et son sommet vers 1967. Le chansonnier écrit et interprète ses propres textes, souvent dans un cadre intime. Les boîtes à chansons, petites salles qui se multiplient à Montréal, à Québec et dans les régions au début des années 1960, en sont le principal lieu de diffusion.
Parmi les figures associées à ce mouvement figurent notamment :
- Gilles Vigneault, auteur de Mon pays et de Gens du pays ;
- Raymond Lévesque, auteur de Quand les hommes vivront d'amour ;
- Claude Léveillée ;
- Jean-Pierre Ferland ;
- Claude Gauthier ;
- Pauline Julien.
La chanson des chansonniers a fait l'objet d'une reconnaissance littéraire : la critique y voit une forme de poésie vocale, et plusieurs textes ont été étudiés comme œuvres poétiques à part entière.
Chanson et affirmation identitaire
Au cours des années 1960 et 1970, la chanson populaire, notamment celle des chansonniers, participe à l'affirmation identitaire associée à la Révolution tranquille. Les thèmes du pays, du territoire, de la langue et de l'appartenance y occupent une place importante.
Parallèlement, la vague yé-yé popularise des groupes et des interprètes qui adaptent souvent en français des succès anglo-américains. La presse artistique de l'époque débat d'ailleurs de l'équilibre entre l'importation de modèles étrangers et la création originale.
En 1968, le spectacle L'Osstidcho, réunissant notamment Robert Charlebois, Louise Forestier, Yvon Deschamps et Mouffe, marque une rupture : la chanson québécoise intègre le rock et la contre-culture, et fait entrer le joual dans la chanson.
Les années 1970 voient l'émergence de groupes comme Beau Dommage, Harmonium et Offenbach, ainsi que d'interprètes comme Diane Dufresne, souvent associée au parolier Luc Plamondon. De grands rassemblements donnent à la chanson une portée collective :
- la Superfrancofête de Québec, en 1974, réunit Félix Leclerc, Gilles Vigneault et Robert Charlebois sur la même scène ;
- le spectacle de la Fête nationale de 1976 sur le mont Royal, à Montréal, consacre Gens du pays comme hymne populaire de la célébration.
La chanson devient ainsi l'un des véhicules privilégiés de la mémoire et de l'identité collectives.
Diversification contemporaine
À partir des années 1980, la chanson québécoise se diversifie dans ses styles et ses publics. Le genre englobe désormais la variété, le rock, le folk, la pop, le hip-hop, l'électro et la chanson d'auteur.
Plusieurs tendances se dégagent :
- Le rayonnement international d'interprètes comme Céline Dion, qui mène une carrière en français et en anglais, ainsi que la diffusion de comédies musicales signées par des paroliers québécois, comme Starmania et Notre-Dame de Paris, coécrites par Luc Plamondon.
- Le renouveau de la chanson d'auteur dans les années 1990 et 2000, avec des artistes tels que Daniel Bélanger, Jean Leloup, Les Colocs, Pierre Lapointe ou Ariane Moffatt.
- La réappropriation du patrimoine traditionnel par des formations néotraditionnelles comme Mes Aïeux, ou la revalorisation de la musique trad.
- L'apport autochtone, illustré notamment par le duo Kashtin, qui a chanté en innu à la fin des années 1980, puis par des artistes comme Florent Vollant et Elisapie.
- Le hip-hop québécois, qui intègre parfois un discours politique et linguistique, comme chez Loco Locass.
La télévision, notamment par les concours de chant, puis les plateformes d'écoute en continu ont modifié les modes de découverte et de diffusion. La part de la musique québécoise dans l'écoute numérique fait l'objet de préoccupations récurrentes dans le milieu culturel.
Institutions et diffusion
Un ensemble d'institutions, d'événements et de mesures publiques soutient la création et la diffusion de la chanson québécoise.
Organismes
- Association québécoise de l'industrie du disque, du spectacle et de la vidéo (ADISQ) : elle organise depuis 1979 le gala annuel qui remet les prix Félix.
- Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) : société d'État relevant du ministère de la Culture et des Communications du Québec, créée en 1995, qui soutient notamment l'industrie de la musique et de la chanson.
Festivals et concours
| Événement | Lieu | Création |
|---|---|---|
| Festival international de la chanson de Granby | Granby | 1969 |
| Festival en chanson de Petite-Vallée | Petite-Vallée | 1983 |
| Francos de Montréal (anciennement FrancoFolies) | Montréal | 1989 |
Encadrement radiophonique
Le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) impose aux stations de radio commerciales de langue française une proportion minimale de pièces vocales de langue française, fixée à 65 % de la musique populaire diffusée chaque semaine. Cette mesure fédérale vise à garantir la présence de la chanson francophone sur les ondes, dont la chanson québécoise constitue la principale composante.
Études et patrimoine
La chanson québécoise fait l'objet d'un champ d'études universitaires établi, au croisement de la musicologie, des études littéraires, de l'histoire et de la sociologie. Les chercheurs s'intéressent notamment à :
- la légitimation de la chanson comme forme poétique ;
- l'autoreprésentation du Québec et de ses habitants dans les textes ;
- la relation entre chanson, mémoire et identité ;
- les circulations entre le Québec, la France et l'Amérique du Nord ;
- l'économie du disque et du spectacle.
Des ouvrages de synthèse ont été publiés au Québec et à l'étranger, notamment par les Presses universitaires de Rennes, qui ont consacré un ouvrage collectif à la chanson québécoise comme vecteur de l'histoire, de la mémoire et de l'identité. Des revues savantes diffusées sur la plateforme Érudit publient également des travaux sur le sujet.
La conservation du patrimoine chansonnier relève de plusieurs institutions, dont Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui conserve enregistrements, partitions et fonds d'archives d'artistes, ainsi que des centres d'archives universitaires consacrés au folklore. À l'étranger, la Bibliothèque du Congrès, à Washington, propose un guide documentaire sur la musique québécoise.