Définition et origine du terme
Le mot « yéyé » (aussi écrit « yé-yé ») dérive de l'onomatopée anglaise « yeah », omniprésente dans les refrains du rock et de la pop anglophones du début des années 1960. Le terme, d'abord popularisé en France, désigne à la fois un style musical, une mode vestimentaire et, plus largement, une culture de la jeunesse. Le dictionnaire Usito, de l'Université de Sherbrooke, en consigne l'usage au Québec, où le mot s'applique aussi, par extension, aux personnes associées à ce courant.
Au Québec, le yéyé désigne plus précisément la musique de jeunes groupes et d'interprètes qui, dans les années 1960, reprennent ou adaptent en français des chansons anglo-américaines, tout en produisant des compositions originales dans la même veine. Le courant puise à trois sources principales :
- le rock'n'roll américain de la fin des années 1950 ;
- la pop britannique, notamment après l'arrivée des Beatles sur le marché nord-américain en 1964 ;
- le yéyé français, qui offre un modèle de chanson de jeunesse en langue française.
Les limites chronologiques et la composition exacte du courant varient selon la définition retenue par les auteurs, certains l'étendant à des interprètes solistes de variétés, d'autres le restreignant aux groupes électriques du milieu de la décennie.
Contexte
Le yéyé québécois émerge dans le contexte de la Révolution tranquille et de l'arrivée à l'adolescence de la génération du baby-boom. Cette jeunesse nombreuse dispose d'un pouvoir d'achat nouveau, consomme des disques et fréquente des lieux de loisirs qui lui sont propres. La télévision, alors en pleine expansion, et la radio commerciale lui offrent des vitrines inédites.
Le courant se développe en parallèle de celui des chansonniers, qui privilégie la chanson à texte, l'interprétation à la guitare acoustique et les boîtes à chansons. Les deux mouvements coexistent au cours de la décennie, mais se distinguent par leur public, leurs lieux de diffusion et leur rapport à la langue et à l'identité : là où la chanson des chansonniers s'associe à l'affirmation nationale, le yéyé s'inscrit davantage dans une culture populaire nord-américaine et transnationale.
Des travaux universitaires récents, comme ceux menés à l'Université du Québec en Outaouais, abordent la musique populaire québécoise des années 1960 et 1970 comme un phénomène transnational, au carrefour des influences américaines, britanniques et françaises. La musique québécoise de cette période fait également l'objet de projets de recherche soutenus par les Fonds de recherche du Québec.
Essor du mouvement
Le courant prend de l'ampleur au début des années 1960 et atteint son sommet entre 1964 et 1967, période durant laquelle se forment des centaines de groupes à travers le Québec. Les estimations varient selon les sources et la période considérée : une chronique fondée sur les archives évoque plus de 500 groupes, tandis qu'une entrevue diffusée par Radio-Canada rapporte une estimation proche de 800.
La presse de l'époque témoigne déjà de cette multiplication. Un article du quotidien Le Droit publié le 5 mars 1966, conservé dans les collections numériques de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, fait état de plusieurs centaines de groupes et souligne le succès commercial des Classels.
Le phénomène n'est pas limité à Montréal. Des groupes se forment dans diverses régions, comme en témoigne le cas des Excentriques, associés à l'Abitibi-Témiscamingue, dont le retour sur scène à l'occasion du Festival des guitares du monde en Abitibi-Témiscamingue a été souligné par Radio-Canada.
Les groupes yéyés adoptent souvent une image soignée et uniforme : costumes assortis, coiffures distinctives et noms collectifs au pluriel, sur le modèle des formations britanniques et américaines. Le répertoire combine adaptations françaises de succès anglophones et chansons originales, généralement destinées au marché du 45 tours.
Groupes et interprètes
Groupes
Parmi les formations les plus souvent associées au yéyé québécois figurent :
- Les Classels, dont le succès commercial est relevé par la presse dès 1966 ;
- Les Baronets, trio vocal qui compte parmi ses membres René Angélil, plus tard connu comme imprésario ;
- César et les Romains ;
- Les Hou-Lops ;
- Les Sultans ;
- Les Lutins ;
- Les Excentriques.
Interprètes solistes
Le courant est également associé à des interprètes qui mènent une carrière individuelle, souvent liés aux émissions de variétés pour la jeunesse :
- Michel Louvain ;
- Michèle Richard ;
- Pierre Lalonde ;
- Donald Lautrec ;
- Jenny Rock ;
- Tony Roman.
Certains de ces artistes ont poursuivi une longue carrière dans les variétés québécoises bien au-delà des années 1960, ce qui contribue à la persistance du courant dans la mémoire collective.
Diffusion
Télévision
La télévision joue un rôle déterminant. Diffusée à partir de 1962 sur les ondes de Télé-Métropole, l'émission Jeunesse d'aujourd'hui devient la principale vitrine du yéyé. Elle accueille notamment Michèle Richard, Jenny Rock, Tony Roman et César et les Romains. Bibliothèque et Archives nationales du Québec conserve des documents relatifs à l'émission, dont l'histoire est également documentée par la Fondation de la radio et de la télévision canadiennes.
Disque et radio
Le disque 45 tours, format court et peu coûteux, constitue le support privilégié du courant. Il permet aux groupes d'enregistrer rapidement un succès, souvent une adaptation, et aux jeunes auditeurs de se procurer les chansons à la mode. La radio commerciale relaie ces enregistrements auprès d'un vaste public.
Scène
Les groupes se produisent dans des salles de danse, des sous-sols d'église, des centres de loisirs et divers lieux locaux, souvent dans le cadre de soirées destinées aux adolescents. Ce réseau de petites scènes, réparti sur l'ensemble du territoire, favorise l'éclosion de nombreuses formations amateurs ou semi-professionnelles.
Déclin et transformation
À la fin des années 1960, le yéyé évolue vers des formes plus rock et son influence décline à mesure que la scène musicale québécoise se transforme. Plusieurs facteurs y contribuent :
- l'évolution de la musique anglo-américaine vers le rock psychédélique et des formes plus expérimentales, qui rend désuète la formule de l'adaptation de succès calibrés pour le 45 tours ;
- l'émergence d'une nouvelle génération d'artistes québécois qui mêlent rock, chanson et affirmation identitaire, dont le spectacle L'Osstidcho, présenté en 1968 avec Robert Charlebois, constitue l'un des jalons ;
- la vigueur du mouvement des chansonniers et la place croissante accordée à la création originale en français.
Certains musiciens issus des groupes yéyés poursuivent leur carrière dans le rock, les variétés ou l'industrie du spectacle, tandis que de nombreuses formations se dissolvent. La date exacte de la fin du courant reste toutefois discutée et dépend de la définition retenue.
Postérité
Longtemps considéré comme une musique de divertissement sans prétention, en contraste avec la chanson à texte, le yéyé québécois fait l'objet d'un regain d'intérêt à partir de la fin du XXe siècle. Rééditions, compilations, spectacles de retrouvailles et émissions consacrées à l'époque entretiennent sa mémoire auprès du public.
Les médias continuent de revisiter le courant : Radio-Canada lui a consacré une entrevue dans le cadre de l'émission Aujourd'hui l'histoire, et la plateforme Qobuz a publié en mai 2025 un dossier sur cette période. Des groupes reformés se produisent encore occasionnellement dans des festivals régionaux.
Sur le plan de la recherche, le yéyé est aujourd'hui étudié comme un phénomène révélateur de la culture jeunesse de la Révolution tranquille, de la circulation transnationale des musiques populaires et du rapport complexe du Québec francophone à la culture anglo-américaine. Les collections de Bibliothèque et Archives nationales du Québec, qui conservent des journaux, des documents télévisuels et des enregistrements de l'époque, constituent une ressource importante pour ces travaux.